Jean-Hubert Martin

Un dialogue entre Science et Fiction à propos de Thomas Huber





F- Il écrit drôlement bien le bougre !
S- Oui, mais sans la peinture ce ne serait rien.
F- Pas sûr, ses textes sont loin d'être descriptifs. Ils ont leur autonomie et leurs propres qualités narratives. A leur lecture, sans connaître le tableau, il vous serait impossible de le reconstituer.
S- Sont-ils l'énoncé des idées qui ont présidé à la création ou des commentaires destinés à éclairer la lanterne du spectateur ?
F- Même s'ils recoupent au départ les intentions premières de l'artiste, les textes prennent rapidement leur envol. Ils gagnent en indépendance et engendrent d'eux mêmes leur évolution et leur dramaturgie. Il en va d'ailleurs de même des images. Quand Thomas Huber commence à dessiner un espace, il est loin de savoir quelle va être sa configuration finale et de quels objets il va être meublé.
S-Mais avant de dessiner les éléments constitutifs de sa composition, il les nomme. Cette dénomination préalable livre la matière d'un texte.
F- Je vous vois arriver : vous voulez reprendre le vieux débat sur la prééminence du mot sur l'image. En somme la poule et l'œuf. Le texte qui précéderait la représentation. Toujours cette obsession des origines qui vous travaille. Les peintres des grottes de Lascaux ou les nouveaux venus de la grotte Chaumet disaient-ils dans leur volapuk " cheval " ou " bison " avant d'en tracer les silhouettes sur les parois ?
S-Oui, la question est d'importance.
F-Non, c'est un faux problème, comme la plupart des questions sur l'origine. Elle ne sert qu'à la constitution de mythes, certes nécessaires pour justifier notre présent à partir de points de départ imaginaires. Lorsque Thomas Huber dessine un cercle ou, en perspective, un ovale, il peut le nommer assiette, disque ou miroir. Au moment où il le trace, il n'en est pas encore sûr. Au cours de l'exécution, s'opère la détermination qui peut elle-même influer sur le cours des choses ( comme l'ont montré Fischli et Weiss dans leur vidéo) en transformant le sens de l'ensemble ou du moins du réseau de relations entre certains objets.
S- Mais enfin c'est insensé, il doit savoir ce qu'il fait. C'est lui l'auteur ! Sinon, il n'y a plus de création, on est en plein déterminisme.
F- Ce n'est pas aussi simple que ça. Il y a une vraie interaction qui octroie une certaine liberté et une indépendance à l'œuvre elle-même. Chez l'artiste, une véritable pensée visuelle se met en place pour imaginer des espaces et des combinaisons de formes jusqu'alors inconnues. La conception mentale d'un espace ou d'une forme abstraite s'élabore sans l'aide des mots. On pense " bison " mais on ne pense pas " mur, sol ,plafond, angle, arête, lumière… ", lorsqu'on imagine un espace inexistant. La représentation mentale va plus vite que la désignation des éléments. Quant à l'ensemble, les mots de " salle, chambre ou espace " ne disent rien sur ses qualités. Elles n'apparaissent qu'une fois peintes avec d'inévitables inflexions par rapport à la représentation mentale initiale. Ces espaces n'existent que couchés sur la surface et pourtant nous nous y projetons immédiatement. Le spectateur se mue en promeneur qui déambule dans ces intérieurs et en éprouve les sensations spatiales. Il se voit faire cette démarche et reste par conséquent extérieur. Contrairement à l'expérience physique de l'espace dont la présence devient telle qu'il n'est plus possible de lui résister et qu'une relation tangible s'établit entre le corps et son environnement, l'esprit de jugement garde ici son libre arbitre. Il analyse son rapport à cet intérieur, mais se voit agir de l'extérieur. Il est à la fois dehors et dedans .
S- Rien de tangible dans tout cela. Les représentations bidimensionnelles de l'espace n'en donnent qu'une piètre idée. Elles sont trompeuses et ne peuvent se substituer à la réalité.
F-Vous vivez dans un monde euclidien avec une appréhension cartésienne. Or la vie mentale et l'expérience que savent développer les artistes, dépasse de loin les systèmes clos sur eux-mêmes que vous privilégiez.
Vous aurez du mal à me croire, je le sais, mais Thomas Huber ne fait pas que se projeter dans sa peinture, il vit réellement dedans. Il n'y a pas de différence pour lui entre la réalité tridimensionnelle dans laquelle nous nous mouvons et la réalité représentée dans ses peintures. Comment en serai-il autrement pour lui qui ne vit que pour alimenter et développer la cité qu'il a conçue : Huberville. Il conçoit l'architecture comme la peau du corps social. De même qu'un être vivant, il vieillit, meurt et se régénère.
S- Mais tout cela n'est qu'affabulation de poète. S'il essaie de pénétrer dans un de ses tableaux, il ne fera qu'un mauvais Lucio Fontana ou un piètre Saburo Murakami et il se retrouvera tout penaud derrière la toile.
F- Pour comprendre, il faut cependant que vous sachiez d'où il vient. Il a un lourd héritage génétique et, de même que chez les shamans, le pouvoir se transmet de père en fils. Or son père était un de ces architectes suisses qui ont profondément milité pour la modernité dans la perspective d'un essor et d'une amélioration du niveau de vie de la population. Tout petit, il tomba un jour dans un grand baril de peinture bleue de BASF. Cette teinte particulièrement intense dont ses parents recouvraient un mur de sa chambre devait plus tard connaître une certaine célébrité, lorsque Yves Klein s'en servit pour ses monochromes IKB. On retrouve le souvenir de ce mur et de l'évènement dans la peinture " 1954. Tokio ", montrant sa mère avec le couple Gropius et Charlotte Perriand. Les adultes étaient si intensément plongés dans leur discussion qu'ils ne s'aperçurent de rien. On le ressortit avant qu'il ne se noie : ses parents en furent quitte pour une peur bleue et lui en devint bleu. C'est ce qui explique le regard d'étonnement presque ahuri qu'il jette souvent de derrière ses lunettes sur le spectacle du monde .
S- Le pauvre petit a dû être traumatisé par cet accident, je le comprends fort bien, mais vous n'allez quand même pas me faire croire qu'il serait de ce fait devenu un avatar d'Astérix !
F- Mais si. Et je vais même vous le prouver. Thomas Huber est tombé dans la " potion magique " quand il était petit, mais vous pouvez profiter des mêmes pouvoirs de passe-toile. Il vous suffit de répéter l'image culte de Pierrot le Fou se badigeonnant le visage de peinture bleue.
S-Je veux bien me bleuir la face avec ces peintures de guerre, mais ne comptez pas sur moi pour faire le kamikaze. Je n'ai aucune envie de me faire exploser.
F- Maintenant que vous avez la tête bleue, approchez-vous de la grande toile devant vous, qui repose sur un chevalet très bas. Vous levez le pied pour franchir le seuil et vous allez vous retrouver de plein pied dans le tableau.
S- Je n'aurais jamais cru cela possible. Me voilà de l'autre côté du miroir. J'appréhende une réalité virtuelle et je la parcours, sans qu'on entende le bruit de mes pas. Il y règne un silence étrange. Cette froideur sonore exalte d'autant plus les harmonies colorées. Les formes et les couleurs s'imposent avec une force et une présence que je n'ai encore jamais connues. Quel enchantement du regard. On se sent dans une totale plénitude : l'espace est cohérent et il est meublé de formes et de figures qui font sens. Tout est là, on n'a besoin de rien de plus. L'artiste doit avoir un sentiment d'accomplissement et d'épanouissement au-delà de tout désir.
F-Détrompez vous. Il a certes mis au point un langage avec ses codes, mais chaque nouvelle série d'œuvres apporte de nouvelles propositions et de nouvelles interrogations. Autrefois ses peintures étaient souvent le reflet de sa vie privée et de ses aléas. Les enfants y faisaient des incursions constantes. La nouvelle série qu'il présente ici est au contraire beaucoup plus détachée, plus abstraite en somme. Vous remarquerez que pour une des premières fois elle n'est pas accompagnée d'un discours. Fait nouveau, maturité de l'œuvre ? Elle se présente comme un musée des espaces, enchaînant une salle derrière l'autre, chacune avec son caractère propre, ses subtilités spatiales, ses surprises lumineuses et ses jeux d'illusion. Imaginez que vous n'êtes plus seulement dans une de ses peintures, mais que vous déambulez ainsi de salle en salle, comme dans un énorme château où le maître des lieux aurait ménagé cette incroyable séquence d'ambiances ludiques.
Pour arriver à renouveler ainsi la création, il faut à l'auteur le sentiment qu'il est encore loin de la perfection. Chaque fois que Thomas Huber se met à l'ouvrage, il mobilise les pots de couleurs, les ingrédients chimiques, les formes et les lignes de perspective qu'il doit matérialiser à grand renfort de ficelles tendues dans l'atelier. Quand il a fini sa peinture, il reste toujours quelques traits et lignes qui n'ont pu trouver place dans le tableau. Ils s'entassent comme des rebuts d'une construction devant l'œuvre en cours d'élaboration. Il les rassemble ensuite pour les caser dans la peinture suivante, mais arrivé à terme, il se retrouve à nouveau avec un surplus d'ingrédients. C'est Sisyphe ou plus prosaïquement le problème du sapeur Camembert qui était sans cesse obligé de creuser un nouveau trou pour y mettre la terre du précédent, inéluctablement excédentaire.
S- Si l'artiste est du côté du sapeur Camembert, je préfère m'en remettre au savant Cosinus. Peut-être aurait-il pu livrer la solution de l'énigme de cette peinture qui combine surface et espace avec tant de conviction que je peux m'y mouvoir. Ce qui n'apparaît au premier regard que comme un jeu de formes et de superficie habilement agencé, s'avère le résultat d'une construction géométrique fort élaborée pour créer la profondeur.
F- L'artiste ne s'est pas privé lui-même de jouer de cette ambivalence. Depuis que vous avez pénétré dans son espace pictural vous êtes devenu l'une de ses figures, tranchant sur le fond. Cosinus et Camembert se seraient-ils infiltrés dans la peinture de Thomas Huber ? Le couple figure-fond s'invite dans nombre de ses œuvres, Figure s'incarnant généralement dans une sorte de pantin monochrome. La métaphore est poussée parfois assez loin lorsque le milieu familial est assimilé au fond devant lequel évolue la figure de l'artiste, démiurge isolé dans sa quête d'absolu. Je ne peux oublier l'image de maison d'une simplicité déroutante intitulée " Ein schreckliches Bild " (un tableau effrayant) qui raconte l'histoire du peintre qui avait enfermé sa famille pour quatre ans dans le tableau. Par ailleurs au-dessus du canapé de son séjour, pendait une peinture représentant la chambre en question avec une pancarte sur le mur relatant une dispute conjugale. Exorcisme ou conjuration du sort ? Ces deux exemples ne sont-ils pas la preuve supplémentaire qu'il vit dans sa peinture au point d'entraîner ses proches dans cette mise en abîme : un gouffre d'espaces gigognes réels et représentés.
S- D'où lui vient cette incroyable maîtrise de la perspective ?
F- Il la tient de son père. Encore tout gamin, il l'aidait pour les rendus de concours d'architecture qui étaient toujours terminés en " charrette " dans la nuit. Il excellait dans la perspective et comme dans toute biographie d'artiste qui se respecte, bientôt l'élève dépassa le maître. En outre sa facture " anonyme " comparée à celle de son père avait l'avantage de ne pas être identifiable par les membres des jurys. Ayant, comme on l'a vu, toujours baigné dans la peinture, il nage en surface et en profondeur avec dextérité. Il poursuit la tradition moderne et a, à l'instar de ses aînés,un doigt dans l'enchantement du primitivisme, comme le révèle un croisillon de châssis aux découpes cabalistiques. Le nombre d'or et ses secrets lui ont été livrés au biberon. De ce fait, il se méfie des stratégies et des superstructures du monde artistique. Il poursuit sa voie en solitaire en dehors des courants et des modes, ce qui n'est pas sans courage. Il préfère ses modestes petites publications de bibliophile aux gros catalogues, l'expérience vécue de l'art à l'examen des reproductions.
S- Vous le décrivez comme un marginal, un peu " outsider ", mais il n'a pas manqué d'aborder des thèmes de son temps que les artistes conceptuels ont traité selon des formules novatrices ?
F- Oui, mais son originalité est de croire profondément à la peinture comme un moyen de connaissance et non pas seulement comme l'expression de pulsions ou d'états mentaux, comme c'est souvent le cas en Allemagne. Cette conviction transcende les explications rationnelles sans pour autant devenir mystique. Elle confine à la croyance que la peinture transmet des informations et des connaissances au-delà des mots . Il n'y a qu'un pas pour croire à ses secrets qui sont jalousement gardés par une caste de connaisseurs. Voir, regarder, apprécier, jouir et se taire. Car l'artiste a beaucoup parlé, mais, en art, on n'a jamais tout dit. Maintenant qu'il a supprimé la parole et les figurants ne cherche-t-il pas à toucher de plus près encore l'essentiel en ouvrant une nouvelle boîte spatiale ?


Jean-Hubert MARTIN


© Thomas Huber






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