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Thomas Huber |
" M'entends-tu ? " demanda-t-elle. Elle demanda s'il pouvait l'entendre,
s'il l'écoutait.
Elle était assise devant dans le tableau, par terre, le dos appuyé
contre les pieds d'un lit qui occupait presque tout le premier plan à
côté d'un immense tas de terre.
" Je suis assise ici ", dit-elle et je parle. Je parle et tu te
tais. C'était toujours elle qui parlait, prétendait-elle, et
lui, il se taisait. Il en a toujours été ainsi, affirmait-elle.
Il se tenait debout derrière elle dans le cadre vide d'un lit et regardait
d'un air absent dans les profondeurs du tableau. Il se taisait. " Depuis
que je suis assise ici, reprit-elle, depuis que je suis ici et que je te parle,
tu es debout dans ton lit et tu regardes le tableau. Tu gardes le silence
et tu regardes le tableau. Est-ce que tu m'écoutes vraiment ? demanda-t-elle,
plus fort. Peut-être ne m'entends-tu pas, es-tu sourd ? " Elle
se tourna en soupirant vers une bouteille posée par terre devant elle
et se versa du vin dans un verre préparé à cet effet.
Il n'y avait pas de bruit dans le tableau. L'autre, dans son lit, ne bougeait
pas. Elle tâtonna à la recherche d'une cigarette, la porta à
sa bouche et l'alluma. Une fumée bleuâtre monta à l'avant-plan
du tableau. Les volutes de fumée étaient le seul mouvement perceptible
dans cet ensemble figé. La voix du personnage interrompit à
nouveau le silence : " Je te le dis, je te dis que je suis mal à
l'aise à cet endroit. S'il y a bien quelque chose que je déteste,
c'est de me taire. " Elle but une grande gorgée du verre, qu'elle
remplit aussitôt à nouveau de vin. " Je déteste me
taire. Le silence des tableaux m'indispose. Je trouve ton silence déplacé.
Tu m'entends ? " Son interlocuteur ne fit aucun signe montrant qu'il
avait entendu quelque chose. Il restait immobile dans son drôle de cadre
et fixait toujours les profondeurs du tableau. " Cesse de mater et écoute-moi
! Ne regarde pas tout le temps ce tableau ! " Il semblait réellement
observer la peinture ornant un mur dans le fond. " Comment peut-on regarder
si longtemps un tableau, sans rien dire ? grinça-t-elle. Cela me rend
nerveuse de voir quelqu'un observer longtemps un tableau, plongé dans
ses pensées. Plongé dans la contemplation d'un tableau. "
L'autre ne réagit pas, il continuait de regarder sans bouger dans la
même direction. " Je suis contre le fait d'être absorbé
par la contemplation d'un tableau, affirma-t-elle. Moi, je l'ai vu en une
portion de seconde, moi, je vois tout, tout de suite. Je regarde et un seul
regard me suffit à tout voir dans le tableau. Je n'en ai jamais vu
davantage en regardant plus longtemps. Au contraire, quand j'observe plus
longtemps, je perds ce que j'ai vu. Quand je contemple plus longuement, je
ne vois plus ce que j'ai vu auparavant. Aussi je ne regarde qu'un bref instant
avant de détourner aussitôt les yeux. Je suis une observatrice
prompte. Je suis une rapide contemplatrice de tableaux. Tu m'entends, rapide
! " Elle alla pêcher la bouteille et remplit à nouveau son
verre, qu'elle venait encore de vider. " Non, je ne suis pas superficielle.
Je suis juste sensible. Je suis hyperensible. Je suis à chaque fois
terrifiée quand je vois un tableau. Tu m'entends ? J'ai peur quand
je reçois un tableau en pleine figure. Je suis toujours à ce
point effrayée en contemplant un tableau que je dois aussitôt
détourner les yeux. Je le regarde et je détourne aussitôt
le regard. " Elle alluma sa quatrième cigarette. " En fait,
les tableaux me sont insupportables. Je ne souffre pas les tableaux, c'est-à-dire
qu'ils ne me conviennent pas. Pour des gens comme nous, les tableaux sont
en fait interdits. Tu m'entends, interdits, parce que nous ne pouvons pas
endurer les tableaux. Ils sont au-dessus de mes forces. Ils m'épuisent.
Quand j'ai vu un tableau, je suis si épuisée, si écrasée,
que je dois aussitôt m'asseoir. " En bougeant de gauche et de droite,
elle tenta de trouver une position plus commode par terre et continua à
parler. Épuisée par la contemplation des tableaux, il lui fallait
s'asseoir, et c'est pourquoi elle était assise là. Elle aurait
bien sûr préféré une chaise. Ou un fauteuil. Elle
aurait bien sûr privilégié un fauteuil. Mais personne
n'y avait songé. " Personne, dit-elle, n'a bien sûr pensé
que quelqu'un comme moi pouvait venir. Un spectateur hypersensible, si effrayé
et épuisé par les tableaux qu'il doive aussitôt s'asseoir.
" Personne n'y avait bien sûr pensé, aussi avait-elle dû
s'asseoir par terre. La seule chose qui pouvait l'aider c'était de
parler, affirma-t-elle. Parler la soulageait de son épuisement. Elle
parlait pour se remettre des tableaux. Elle avait toujours parlé pour
se protéger des tableaux. " Je me suis toujours adressée
à la monstruosité des tableaux. J'ai toujours parlé à
l'indicibilité des tableaux car je ne les supporte pas. " Elle
n'avait jamais pu supporter le mutisme des tableaux, prétendit-elle.
Elle parlait pour se défendre, pour opposer quelque chose à
la mutité des tableaux. Elle parlait pour se sortir de son embarras
devant eux. " Quand je contemple un tableau, affirma-t-elle, il me saisit
aussitôt, si bien qu'à peine je me tiens devant lui, je suis
déjà dedans. Je n'ai jamais pu rester devant un tableau, je
suis tout de suite en lui. Les tableaux m'ont toujours captivée au
point de devenir une partie d'eux. " Elle s'était toujours identifiée
aux tableaux, se mit-elle presque à crier en se tournant vers le bleu,
au point d'en devenir la prisonnière. " Tu m'écoutes ?
demanda-t-elle, provocante, je suis prisonnière des tableaux. Je ne
vis pas, je mène juste une existence picturale. " Espace de vie,
le mot lui était étranger, elle n'avait pas d'espace de vie,
elle végétait dans un espace pictural. Elle jetait des regards
sur son partenaire toujours silencieux en le dévisageant avec circonspection.
" Je crois, ajouta-t-elle d'une voix douce, que tu n'es pas du tout plongé
dans ce tableau, que tu n'es pas en pleine contemplation. Tu dors, mais oui,
tu dors. " Elle se redressa avec peine et remarqua en se tournant vers
lui : " D'ailleurs, dans un lit, on se couche. On n'est pas debout dans
un lit. Si tu dors, alors couche-toi, s'il te plaît. " Elle se
pencha en avant comme si elle avait reçu une réponse, mais si
doucement que le public n'avait pu l'entendre, et éclata d'un rire
strident : " Ta position, le lit est ta position. " Avec un désespoir
feint, elle se rassit à sa place et chercha une cigarette. " Je
n'ai pas de position. Je suis assise, pas debout. Oui, je suis assise et je
fume. Je sais que ma fumée te dérange. C'est ta position, la
santé. Mais moi, j'ai des besoins, proclama-t-elle. " Elle avait
des besoins mais pas de position et, lança-t-elle, ici elle pouvait
fumer autant qu'elle voulait. Et elle pouvait boire tout son saoul dans ce
tableau, même si cela ne faisait pas bonne impression, même si
cela ne donnait pas une bonne image d'elle, ça lui était égal,
et il ne devait pas s'aviser de se précipiter à la fenêtre
pour l'ouvrir et aérer. " Je sais que tu as horreur des pièces
enfumées, dit-elle en le singeant. Des espaces picturaux enfumés
et suffocants, il n'y a rien de plus terrible que des espaces qui sentent
le renfermé. " Elle n'aimait pas les courants d'air, affirma-t-elle.
Les courants d'air sont tout aussi malsains. Elle attrapait toujours froid
à cause d'eux. Depuis qu'elle était ici, tombée en arrêt
devant ce tableau, tombée dans ce tableau, elle était malade,
elle n'avait pas besoin de le démontrer, on voyait tout de suite qu'elle
n'avait pas juste un malaise : elle était vraiment malade. Il fallait
prendre en compte son teint jaune. " Je suis malade non seulement à
cause de ta manie d'aérer, lui reprocha-t-elle, mais aussi à
cause de tes reproches, de tes reproches de trop fumer et de trop boire. "
Non, elle n'était pas intempérante et ce n'était pas
vrai que gisaient partout des cadavres de bouteilles et des cendriers trop
pleins. Elle ne voulait plus l'entendre se lamenter à cause de la mauvaise
image que cela donnait du tableau. Ses récriminations comme quoi elle
dérangeait la composition étaient abjectes, méprisables.
L'ordre, telle était sa position, glapit-elle en direction du lit.
" De l'ordre dans l'espace pictural, quand j'entends cela
! s'exclama-t-elle.
Un tableau doit être rangé, ordonné et propre. Ce sont
là des préjugés bourgeois. La pureté de l'espace
pictural. " Ses éternels nettoyages étaient insupportables,
insupportables et incommodes. Ici, dans le tableau, rien n'était permis.
Ni fumer ni boire, et surtout ne pas parler. Il avait d'ailleurs toujours
pesté contre sa manie de parler. " Tu as toujours voulu m'empêcher
de parler à cause de ton sommeil ", dit-elle avant de se retourner
en montrant le tas de terre au premier plan. " Or ce n'est pas du sommeil,
c'est un tas de terre. " Elle avait toujours dit, affirma-t-elle, que
c'était un tas de terre et non son sommeil. " Ce n'est pas un
monceau de terre, c'est mon sommeil, " aurait-il affirmé. Elle
était contente qu'il ait pour une fois dit quelque chose, reconnut-elle.
Mais cela n'en restait pas moins un tas de terre ; du sommeil sous la forme
d'un monceau de terre, c'était vraiment trop poétique, et elle
n'allait pas se taire à cause d'un tas de terre. Et elle n'était
jamais tranquille, elle ne pouvait pas rester silencieuse parce qu'elle devait
sans cesse répondre à des questions. " Comme tu ne dis
rien, je dois, moi, répondre aux questions stupides, " se plaignit-elle.
Il y avait toujours quelqu'un qui survenait, dit-elle, qui regardait à
l'intérieur et qui demandait : " Y a-t-il du nouveau ? "
Tous les jours, venaient des gens qui demandaient : " Y a-t-il du nouveau
? " Il n'y avait absolument rien de nouveau ici, répliquait-elle
toujours. Ici, il n'y avait rien de nouveau, répondait-elle selon ses
dires. Tout ici était ancien, très ancien. " Y a-t il du
nouveau ? " Cette question était un affront, un outrage sans vergogne
vis-à-vis d'elle-même. Elle représentait la nouveauté.
" J'ai toujours dit que c'était moi la nouveauté dans le
tableau, et il y en a un qui vient et qui me demande, ce qu'il y a de neuf,
s'il y a du nouveau. " Elle savait pourtant depuis longtemps, reconnut-elle,
elle savait depuis longtemps qu'elle avait piètre allure. Elle n'était
plus toute jeune, elle devait bien l'admettre. " J'ai été
jeune, belle et excitante. Cela produisait son effet quand j'entrais dans
un tableau. Maintenant c'est la personnalité qui apparaît, s'écriait-elle
dans le temps. C'est nouveau, disait-elle. " Et elle donnait vie au tableau,
oui elle mettait en valeur le tableau. On s'identifiait à elle, affirma-t-elle
en jetant un regard méprisant vers le bleu. " J'étais un
personnage auquel on s'identifiait. Les gens m'aimaient, le public affluait.
Nous étions alors un couple à succès, toi et moi, personnage
et fond. T'en souviens-tu ? C'était le bon temps, nous avons vécu
nos plus beaux moments ensemble. Aujourd'hui, il ne nous reste que les problèmes.
Nous sommes un problème, prétends-tu, le problème du
personnage et du fond. Ce que cela signifie, je ne le comprends pas. Le problème
personnage / fond. Tu ne m'aimes plus, voilà ce qu'il y a. Et je vais
mal parce que tu ne m'aimes plus et, parce je vais mal, je fais piètre
figure. Non, ici il n'y a rien de nouveau, je le répète toujours
quand quelqu'un regarde chez nous. C'est la vieille histoire, archiconnue,
des relations amoureuses. À l'avenir, je ne dirai d'ailleurs plus rien.
J'en ai assez de voir s'introduire de parfaits étrangers qui me posent
des questions stupides. Pourquoi tout un chacun peut-il pénétrer
ici à l'improviste ? Pourquoi n'importe qui peut-il regarder à
l'intérieur du tableau ? " demanda-t-elle. Elle, en tout cas,
ne supportait plus ce voyeurisme impertinent, ces regards sans gêne
sur les tableaux, déclara-t-elle. Elle lui avait déjà
dit des milliers de fois de faire quelque chose contre ces mateurs, se plaignit-elle.
Il devait enfin faire quelque chose pour boucher le côté ouvert
du tableau. L'espace pictural présentait en effet un trou immense de
ce côté-là. " Là-devant, il y a un immense
trou, " gesticula-t-elle en montrant l'extérieur du tableau. Ne
l'avait-il jamais remarqué ! Ils étaient complètement
exposés, exhibés. Ce n'était pas une vie, elle n'avait
aucune intimité. " Je me sens sans cesse épiée,
affirma-t-elle. Comment puis-je reprendre mes esprits si l'on m'observe sans
arrêt ? " Elle se leva, posa son verre, se dirigea vers lui et
s'arrêta derrière lui. " Que fais-tu en réalité
? Tu te tiens là et tu t'imagines. Tu crois que je n'ai rien remarqué
de ce que tu te représentes là-derrière ton tableau ?
C'est encore une attaque contre moi. Une tentative de meurtre. Tu veux m'assassiner.
Tu m'as attachée sur le vélo là-bas ! " Elle se
pencha vers lui et montra la bicyclette appuyée contre le cadre où
plusieurs parties du corps étaient attachées par de longues
ficelles. " C'est censé être un manège ? J'ai toujours
eu horreur des manèges. Rien que d'en voir un, je me sentais mal. Non,
je ne regarde plus, s'écria-t-elle, et là-devant, ce n'est pas
un manège ", là-devant il l'avait ligotée en pensée
au vélo et déjà découpée en morceaux. Elle
lui tapait sans doute sur les nerfs mais cela ne lui donnait pas le droit
de porter la main sur elle, c'était un meurtre. Non, il n'avait pas
besoin de tenter de lui expliquer. Des rêves d'initiation, de dissolution
du Soi dans le grand contexte du tout pictural, la désintégration
de la personnalité dans le grand tout de la surface. Il pouvait dire
tout ce qu'il voulait, une idée de meurtre était une idée
de meurtre et on ne pouvait pas l'enjoliver par des concepts intellectuels.
C'était déjà évident par la couleur orange, affirma-t-elle.
" Regarde-moi, je suis jaune, j'ai le teint jaune, jaune sale, pas orange.
J'ai bien vu avec quelle couleur tu as peint l'orange. C'était de l'orange
de chrome, un poison de catégorie 1 avec un avertissement très
clair sur l'étiquette. Tu ne veux pas seulement me couper en quatre,
tu veux aussi m'empoisonner. Cette teinte pue ", déclara-t-elle.
L'odeur de cette couleur se répandait, prétendit-elle, elle
l'avait sentie tout le temps. Elle vivait dans un espace contaminé
par le chrome. N'y avait-il pas un office de protection de l'environnement
pour les espaces picturaux, Il devrait être poursuivi pour mise en danger
d'un lieu public. L'espace pictural est en effet un lieu public, hélas,
c'est un espace public ; pour son malheur, tout un chacun y avait accès,
elle s'en était déjà plainte. " Non, affirma-t-elle,
je ne te fais plus confiance. Et tu ne peux plus attendre de l'aide de ma
part. Pour ton tas de terre, tu te débrouilleras dorénavant
tout seul, je ne t'aiderai plus à le retourner, je ne t'aiderai plus
à retourner ton sommeil. Je n'ai plus envie de fouiller dans ton sommeil.
Nous ne l'avons que trop remué, ton sommeil. Un jour, il devait se
situer là-devant, ensuite plus en arrière. Pelletée après
pelletée, nous avons retourné ton sommeil. Motte après
motte. En est-il sorti quelque chose ? Non, rien, absolument rien. Aucun trésor,
pas même une cuillère en argent. " Elle se leva, s'approcha
du tas et commença à tourner autour sans relâche. "
Je me souviens encore de la manière dont nous avons autrefois enfoui
ta substance picturale. À cette époque, le tas s'appelait encore
substance picturale. Tu m'avais alors expliqué que c'était la
profondeur du tableau, que le tas de terre représentait le négatif
de la profondeur, les déblais retirés du tableau. Tu avais besoin
de cette profondeur pour le tableau. Sa profondeur correspondait à
celle de ton sommeil. Tes tableaux avaient la profondeur des rêves.
Nous avons fait entrer la terre par ce côté ", se souvint-elle
en montrant l'extérieur du tableau. " "C'est le côté
nuit du tableau, avais-tu affirmé. La substance picturale parvient
au tableau par le côté nuit. Cette face est en quelque sorte
l'entrée de service et cet accès se situe en général
à l'arrière. C'est donc le revers du tableau. De notoriété
publique, un tableau a deux faces", récita-t-elle en feignant
désespérément de comprendre. D'après tes indications,
nous nous trouvons dans la partie arrière du tableau et regardons depuis
les coulisses, pour ainsi dire de l'arrière de la scène, vers
le lieu de la représentation. " Elle s'approcha tout près
du bord et écarta les bras : " "Voici l'entrée des
artistes", as-tu prétendu. Tu es bien sûr entré dans
le tableau par l'entrée des artistes, c'est évident. Je n'aurais
rien perdu ici. Ici, il n'y a rien à mater. "Entrée interdite",
as-tu dit. Un tableau possède aussi ses faces cachées. Je devais
en tenir compte. Je sais que tu aurais bien aimé déclarer tabou
tout le tableau. Partout : Entrée interdite ! C'était ainsi
avant mon arrivée. Partout entrée interdite. C'est moi qui ai
rendu public le tableau! dit-elle. Tu m'as laissé le côté
là-bas. Je pouvais disposer du côté là-bas. Près
des bancs, c'est le côté officiel, as-tu dit. La perspective
laissée ouverte sur le tableau. Ta place, par contre, se trouvait dans
le fond. Tu jouissais de la vue sur le tableau depuis l'arrière. Tu
assistais à la représentation depuis les coulisses. Oui, c'est
ainsi que tu te l'es peint, dit-elle. C'est vrai, je peux le constater tous
les jours, tu l'as peint ainsi. Tu imagines tous les jours la manière
dont tu veux être considéré. " Elle montra la paroi
ornée d'un grand escalier. " C'est sur ce mur que tu te représentes.
Depuis ta chambre, depuis ta cachette, tu te figures l'image que tu pourrais
donner de toi. Ton unique préoccupation est pour ton image. "
Elle s'approcha de lui et lui déclara : " Tu manques de confiance
en toi ; si tu en avais, tu ne ruminerais pas toute la journée sur
ton apparence. Contrairement à toi, j'ai confiance en moi. Je te l'ai
toujours dit, je t'ai répété sans cesse que tu n'avais
pas confiance en toi parce que tu n'étais pas toi. Et tu n'es pas toi
parce que tu n'as pas de Moi. Tu n'es toujours que Toi. Tu n'es que l'interlocuteur,
Tu m'entends ? " Elle se détourna de lui avec une geste d'écurement.
" En fait, tu ne peux qu'écouter, à condition que tu ne
pionces pas. De même qu'on ne peut s'adresser à toi que verbalement,
du point de vue pictural, tu n'es que celui qu'on regarde. Tu es toujours
l'autre. L'étranger. Oui, tu as toujours voulu être l'étranger,
l'étranger mystérieux ; tu as catégoriquement exclu toute
proximité entre nous. C'est pourquoi ça n'a jamais collé
entre nous. Tu es sans doute un inconnu pour toi-même. Mais je ne peux
pas te soulager, je ne le veux d'ailleurs plus. " Elle s'assit et se
tourna vers son verre de vin. " Nous n'avons plus aucune relation. Toi
et moi, ou si tu veux, personnage et fond. Quoi qu'il en soit, c'est une relation
brisée. Que ce soit langage ou image, construction linguistique ou
composition, on a toujours essayé de nous convaincre de quelque chose
ou de nous faire miroiter quelque chose. C'est pourquoi je ne vais plus sur
la balançoire. Je n'ai jamais aimé me balancer ; enfant déjà
je n'aimais pas me balancer ", affirma-t-elle. Cela lui donnait la nausée,
il le savait bien, prétendit-elle, qu'elle avait des problèmes
d'estomac. En avant, en arrière, rentrer dans l'image, sortir de l'image,
ce va-et-vient lui donnait le tournis. Contemplation coïtale du tableau,
quand elle entendait ça. C'est pas possible ! Non, elle ne pouvait
pas le faire s'épanouir et elle ne le voulait d'ailleurs pas. L'écoutait-il
seulement ? " Est-ce que tu m'écoutes ? demanda-t-elle. Pour une
fois, dis quelque chose. Comment ? Des règles de langage, règles
par-ci, règles par-là. Laisse-toi aller. Construction de phrase.
J'en ai assez de me laisser tyranniser par des règles de construction.
Moi seule peux parler, à toi on ne peut qu'adresser la parole. Oui,
toi tu écoutes. Tu es un grand auditeur. Tu es asservi. De la langue,
tu ne connais que les ordres. Uniquement l'impératif. Tu dois, il faut.
" Elle tendit la tête vers lui : " Que dis-tu ? Un commandement.
Pour ce que j'en ai à faire du commandement ! Tu n'obéis pas
à un ordre, mais à un commandement. L'Ancien Testament. J'ai
toujours su où classer le commandement. Tu dois, il faut. Tu ne dois
pas. Je n'ai que des besoins. " Elle alluma d'un geste machinal une cigarette.
" Je n'ai pas de devoirs, encore moins d'interdits. Le langage a toujours
représenté pour moi une possibilité. Tu m'entends, une
possibilité et peut-être même la liberté, ma liberté
individuelle ! J'appartiens à l'infinitif ", proclama-t-elle,
elle l'avait toujours affirmé. Elle s'était toujours seulement
exprimée et elle n'avait pas bien compris le langage, elle s'était
méprise sur le langage comme moyen. Elle se plaisait à répéter
: " Il faut écouter le langage, et non parler. " Écoute,
soumission, et non liberté. Pour l'amour du ciel ! Elle leva ses petits
bras en l'air et déclara : " Je préfère la liberté.
Mais quelle liberté ai-je ici ? Ici, dans ce tableau, je dispose de
la liberté de me laisser tyranniser par toi. Si seulement je pouvais
sortir d'ici ! C'est ta faute. C'est à cause de toi que je ne peux
pas sortir d'ici. Tu es le responsable. Tu n'as pas besoin de devenir tout
bleu, tête de nuds. C'est ta faute, tu as pris la faute sur toi.
C'est comme ça qu'on dit dans ta langue. Tu as enfreint un commandement.
Tu as fait une image de toi. Bien sûr. Et maintenant tu te sens coupable
et moi, je suis assise au milieu de ta stupide culpabilité, je suis
assise au milieu de ton image, engluée dans ta faute. Tu ne dois pas
confectionner d'image de toi. Magnifique. C'était ton commandement
et toi, pauvre imbécile, tu te mets à l'enfreindre. Moi, depuis
que je suis tombée dans ce tableau, je suis assise au milieu de ta
faute et je n'en sors plus. " Et elle s'écria qu'elle ne se laisserait
pas rendre responsable de sa détresse pour quelque raison que ce soit.
Il ne pouvait plus l'écarter, la couper en quatre ou la liquider à
l'aide de poison. Elle ne se laisserait pas faire. " Je ne suis pas disposée
à payer pour tes erreurs, revendiqua-t-elle. Même si je ne suis
plus toute jeune ni la plus belle, je ne me laisserai pas traiter ainsi. Tu
prétends que j'ai perdu mon charme, glapit-elle en direction du bleu
; que je suis une horreur, que je suis répugnante, que je suis une
ivrogne, un monceau d'égoïsme. Je te préviens, ça
suffit. Je n'en supporterai pas davantage. " Elle retourna à sa
place, s'assit et fixa le vide de l'espace pictural. Le silence régna
un certain temps dans le tableau. Le personnage jaune joua avec le verre de
vin en regardant d'un air pincé devant lui. Soudain, le bleu se tourna
vers elle et fit mine de vouloir dire quelque chose. En tout cas, il tendit
les bras vers elle. Elle leva les yeux : " On devrait essayer encore
une fois. " Puis elle fit un signe de dénégation. "
Nous devrions tenter à nouveau. Non, pas encore. Je ne veux plus. On
a déjà essayé un millier de fois. Tes rêves ne
m'intéressent plus. Pas même une dernière fois. Et de
plus, ce n'est même pas ton rêve. C'était celui de Jacob
! s'écria-t-elle. Je n'ai plus envie de jouer le rêve de Jacob.
Nous nous sommes suffisamment ridiculisés. Tu as raconté partout
que nous allions interpréter le rêve de Jacob, que j'avais le
rôle principal. Nous nous sommes ridiculisés. " Elle prétendait
n'avoir pas pu s'endormir. Comment pouvait-on jouer un rêve si l'on
ne pouvait remplir la condition de base d'une rêve, le sommeil ? Le
public en était responsable. Elle ne pouvait pas s'endormir à
cause du public. Qu'on essaye donc de s'endormir en étant maté
par tant de gens ! " Et de plus, j'aurais dû m'endormir pour rêver
mais pas pour rêver n'importe quoi, non, pour rêver précisément
le rêve de Jacob. Ça ne pouvait pas marcher. " Elle s'appuya
contre le lit derrière elle et regarda par-dessus son épaule
la grande peinture murale. " En outre, dans le rêve de Jacob, il
est question d'une échelle et non d'un escalier. Jacob a rêvé
d'une échelle céleste et non d'un escalier. Et surtout pas d'un
escalier qui ressemble à une bouche de métro. Ça n'est
pas vraiment un accès au ciel. Une adaptation moderne de l'histoire
? Je n'en ai jamais entendu parler. Une échelle reste une échelle
; ou alors peux-tu imaginer des anges qui prennent le métro ? C'est
ridicule. Mais ça ne veut pas dire que c'est drôle. Je trouve
le rêve de Jacob pas drôle du tout. Je ne montre pas un escalier
sur lequel on a inscrit : "Rire." Pleurer, c'est vrai. Je me sens
en effet profondément tragique. Oui, je suis un personnage tragique.
Je suis tragique. Et tout le monde devrait pleurer en me regardant jouer,
pleurer d'émotion. Il est clair que toi, tu vas en rire. Tu vas rire
de moi, je l'ai toujours su. Tu es au-dessus de tout ça. Tu peux me
faire monter l'escalier aussi souvent que tu veux, jamais je ne serai de ton
avis. " Et de plus, s'exclama-t-elle, elle ne voulait pas du tout gravir
cet escalier. Il savait bien qu'elle avait le vertige. D'ailleurs, elle trouvait
que ce n'était pas gentil de sa part de lui faire jouer à elle
le rôle de Jacob, ce fils gâté par sa maman, envoyé
dans le pays de cette dernière pour y trouver une épouse, ce
rejeton efféminé d'une famille brisée. " Je ne suis
pas aussi craintive que Jacob ! protesta-t-elle. J'ai seulement le vertige.
Je ne veux pas monter là, tu t'es fait une fausse image de moi. Je
ne veux pas monter là parce que je sais ce qui m'attend en haut. Je
n'ai pas envie de me voir offrir là-haut le rôle de guide. Là-haut,
je dois devenir le père de tout un peuple. À cette perspective,
mon moi, mon personnage ne peut que succomber au vertige. Non, je ne veux
pas monter là, je ne veux pas devenir père. " Elle déclara
qu'elle préférait rester en bas, à mon avis elle n'était
pas mûre. Le moi était la garantie d'un rapport éternellement
enfantin et irresponsable au monde. La première personne du singulier
était et resterait un enfant. " Si seulement j'étais resté
auprès de maman ! Maintenant, je suis là en bas et je dois monter
voir papa. " Et elle prétendit que c'en était encore un
qui, de là-haut, voulait nous coller la responsabilité de cette
chienne de vie là en bas. Énervée, elle marchait de long
en large. Elle s'arrêta tout à coup et s'adressa à lui
: " Voilà ce que j'ai toujours voulu te dire ! " s'exclama-t-elle
en lui adressant un regard plein de reproches. Elle prétendit ne pas
pouvoir s'endormir parce qu'elle n'avait pas de pierre. Si l'on voulait jouer
l'histoire correctement, on avait besoin d'une pierre. Béthel ? Elle
le regarda brièvement. Elle ne voulait pas savoir le nom de la pierre,
elle voulait avoir une pierre. Dans le récit biblique, Jacob posait
sa tête sur une pierre et s'endormait. Cette pierre lui transmettait
le songe de l'échelle. Elle ne voulait pas non plus le doudou qu'il
lui proposait, lui dit-elle en montrant le truc vert qu'il tenait sous son
bras. " Je t'ai déjà souvent répété
que nous ne pouvons pas remplacer la pierre par ton doudou. Il peut en sortir
des puces mais pas des rêves. Ton insistance à propos de ce stupide
coussin trahit une fois de plus ta puérilité. Je te le dis,
comme pièce de théâtre, ça ne peut pas marcher,
tes allégories sont trop enfantines. Tout cela est trop naïf,
trop irréfléchi. Tu te la coules douce. Voilà la lacune
de ta mise en scène. Comme il ne t'est pas venu d'idée convaincante
pour représenter l'échelle, nous devons jouer devant un escalier.
Une vision du reste assez éculée depuis quelques dizaines d'années.
Tu n'est pas capable de te séparer de ton tas de terre et tu le baptises
donc sans hésiter "mont Sinaï". Je voudrais juste te
rappeler que, au début c'était la substance picturale, ensuite
c'était ton sommeil et maintenant c'est censé être le
Sinaï, le Parnasse ou Dieu sait quoi d'autre. " Le récit
du rêve de Jacob, enseigna-t-elle, était l'un des premiers exemples
littéraires connus sur la difficulté de devenir adulte. Pour
la première fois, le rituel d'initiation ne s'est plus déroulé
sous une forme cultuelle, mais sous forme parlée, c'est-à-dire
consciente ; et lui il bousillait tout cela avec ses rêves d'enfant.
Un coussin à la place d'une pierre. " Après le rêve,
s'exclama-t-elle, je dois dresser le coussin, pardon, la pierre. Je dois ériger
un signe. As-tu déjà essayé d'ériger un coussin
? C'est ridicule. C'est inopérant. " Non, protesta-t-elle, tant
qu'il ne lui aurait pas procuré de pierre, elle ne jouerait plus. Et
qu'il réfléchisse aussi à cette histoire de tambour.
Elle l'avait toujours prévenu que c'était païen. Il mêlait
les époques à sa guise, aussi sa pièce de théâtre
manquait-elle de continuité historique. " Le tambour, affirma-t-elle,
est un instrument chamanique, il n'est pas du tout à sa place dans
une légende de tradition chrétienne. " Le visage marqué
par l'ennui sans fin de celui qui ne cesse de répéter en vain
ses certitudes les plus avérées, elle retourna s'asseoir à
sa place et examina la bouteille entre-temps vidée. La tête de
nuds bleue sortit inopinément de son lit, se saisit d'un tambour
peint de la même couleur que l'escalier et se mit à décrire
des cercles autour du tas de terre, sa substance picturale, en frappant très
fort sur la peau. Et avec une voix qui ne convenait pas vraiment à
sa massive tête bleue, il entonna fort et clair : " Un tambour
est comme un tableau ; sa peau est tendue comme une toile. Je tends toujours
beaucoup les toiles de mes tableaux. Pour qu'ils puissent vibrer au moindre
effleurement, ils doivent être très tendus. Je frappe toujours
mes couleurs pour qu'elles s'envolent toujours plus haut, et mon personnage
vacille de-ci, de-là au rythme du tambour. " Mon personnage vogue
toujours plus haut. Il entre et sort du tableau, il gravit toujours plus haut
l'échelle, plus haut, toujours plus haut et elle rit et elle pleure,
et elle rit et elle pleure. Pleurer, rire, pleurer.
© Thomas Huber