Thomas Huber

Le musée des artistes






" Personne ne vient ", déclara l'un des deux hommes devant qui je passais. Ils étaient assis serrés l'un contre l'autre sur un banc près de l'entrée du musée. " Je te le dis, aujourd'hui personne ne vient ", répéta le plus grand des deux. " Non, répliqua le plus petit, tu ne vois pas, quelqu'un vient, là ! " Il se tourna vers moi et dit : " Venez, le musée est ouvert. Vous pouvez le visiter, il est ouvert ! " Le petit était assis à droite tout à l'extrémité du banc, son voisin plus grand s'était serré contre lui, si bien que l'on pouvait craindre qu'à tout moment le plus petit ne tombe de son siège.
Je n'avais pas l'intention de visiter le musée. Mais pour me rendre à mon travail il me fallait passer tous les jours dans la grande cour devant le musée, un peu à l'écart du centre-ville animé. Depuis longtemps déjà, j'avais remarqué les deux vieillards assis sur le banc près de l'entrée du musée en haut du perron. Ils étaient toujours placés de la même manière. Le petit dangereusement près du bord, le grand serré contre lui. Les deux étaient enveloppés de manteaux sombres. Qu'il fasse chaud ou froid, ils portaient toujours leurs gros manteaux. Il était rare que je croise quelqu'un sur ma route devant le musée. Parfois cependant, je rencontrais un piéton solitaire. Il faisait le tour du grand bassin au centre de la cour, il passait sous le portail tripartite au bout du bâtiment et disparaissait en direction du Rhin tout proche. Je n'avais encore vu personne entrer dans le musée. Jamais non plus je n'avais vu personne en sortir. Le musée semblait fermé. Mais je n'y avais pas prêté attention plus que ça. Tous les musées me donnent l'impression d'être fermés. Dans mon idée, ils sont toujours fermés. Ils me font l'effet d'avoir été autrefois ouverts mais d'être dorénavant fermés, fermés depuis longtemps. Ce musée n'était rien d'autre qu'un tronçon du chemin que je parcourais pour aller au travail. Ses longues façades basses avec leurs fenêtres aveugles donnant sur la cour intérieure me semblaient endormies, presque absentes. C'est pourquoi je traversais la grandiose cour intérieure par le chemin le plus court pour, tel un coureur, quitter le lieu aussi vite que possible en passant sous le portail à l'autre bout. J'avais remarqué les deux hommes depuis longtemps et je me demandais s'ils étaient assis là, à l'entrée du musée, depuis toujours. Ma curiosité me fit donc faire un petit détour pour m'approcher d'eux.
Ils devinèrent aussitôt mes intentions et, dès que je fus assez près, ils m'adressèrent la parole : " Venez visiter le musée ! Il est ouvert ! " Devant la porte d'entrée dans leur dos, le vent avait rassemblé un tas de feuilles mortes. Desséchées, déjà brun foncé, certaines étaient soulevées à chaque coup de vent et s'élevaient le long de la porte fermée pour finir par retomber sur le tas. " Nous avons aménagé le musée, déclara le plus petit avec empressement, nous l'avons fait. Nous sommes des artistes. Nous avons aménagé le musée en tant qu'artistes. Vous devez visiter notre musée. " Le grand hocha la tête en signe d'acquiescement et me regarda plein d'espoir. Je remarquai que, lorsqu'ils me parlaient, les deux fixaient le centre de la cour sans accorder le moindre regard à la porte derrière eux, comme s'ils voulaient ignorer le tas de feuilles qui s'y amoncelait. Dans le grand bassin circulaire devant eux, il y avait toutefois aussi un entassement de feuilles mortes. Depuis longtemps, on n'y avait plus fait couler d'eau. Un sac en plastique était resté coincé au milieu sur l'orifice du jet ; il bruissait à chaque rafale de vent qui s'abattait sur la cour. " À l'ouverture du musée, la fontaine fonctionnait ", déclara le plus grand, qui avait suivi mon regard vers le bassin vide. " La nuit précédant l'ouverture, une équipe des services de la ville l'ont mis en service. Dans la nuit, les ouvriers ont creusé la moitié de la cour pour trouver la conduite d'arrivée de l'eau. Le matin de l'ouverture, la fontaine fonctionnait. Elle paraissait immense. Quel événement ! L'ouverture du musée fut un grand événement. "
Le musée était abandonné depuis longtemps, poursuivit-il. D'un geste amical, il m'invita à prendre place à côté d'eux. Je n'hésitai pas longtemps et, intrigué par ces deux vieux messieurs, je m'assis à leurs côtés. Le musée s'était endormi, ajouta l'autre. Plus personne ne venait le visiter. Plus personne ne s'y intéressait. Tout le monde en ville le connaissait pourtant, tout le monde connaissait le musée d'art de la ville, mais plus personne ne venait visiter le musée d'art de la ville. Les gens craignaient de s'y rendre, ils se refusaient à y entrer parce que le musée leur donnait l'impression d'être fatigué, endormi ; et puis, ce n'était pas un petit musée, mais un grand. La fatigue du musée d'art de la ville n'en était que plus grande. Cette fatigue, cet accumulation de fatigue vous saisissait dès l'entrée et ne vous lâchait plus durant toute la visite. " Dans le musée, ajouta le plus petit, on se fatiguait tout de suite. On se traînait fatigué à travers tout le musée. On craignait que, recru de fatigue, on ne puisse plus trouver la sortie. On avait de la chance quand on parvenait à quitter le musée, quand on réussissait à gagner la sortie, quand, en proie à la fatigue, on ne restait pas coincé à l'intérieur sans jamais pouvoir en sortir. "
Nous étions désormais trois à regarder la fontaine abandonnée, nous observions les feuilles poussées par le vent dans le bassin vide comme une troupe de danseuses effarouchées. " Le jet d'eau montait plus haut que les bâtiments alentour, déclara la plus petit. Un jet puissant illuminé de plusieurs couleurs. Le vent soufflait les gouttes dans toute la cour, mouillant les visiteurs. Des centaines de visiteurs furent trempés. " " Des milliers, le contredit le plus grand. Des milliers de personnes se tenaient dans la cour pour visiter le musée. Y formant de longues queues, elles étaient toutes trempées par le jet d'eau. Elles se pressaient en longues files devant notre musée et cela ne les dérangeait pas d'être mouillées. "
" La pompe est sans doute à nouveau en panne, opina le plus petit. La pompe se trouve au sous-sol du musée. C'est une énorme vieille machine, aussi grande qu'une locomotive à vapeur. Lors de nos allées et venues dans les sous-sols du musée, nous sommes tombés dessus. De gros tuyaux sortent du réservoir sous pression, décrivent plusieurs méandres à travers la cave, passent sous la cour et aboutissent au milieu du bassin où, sous forte pression, ils projettent l'eau dans les airs. " La pompe, affirma-t-il, était l'une des plus belles sculptures qu'ils aient découvertes au sous-sol. Au début, ils étaient restés dans les caves. Ils ne se promenaient que dans le sous-sol. C'était la partie la plus intéressante du musée, approuva le plus grand. " Dans les caves se trouvent les réserves des tableaux et celles des sculptures. Formant d'étranges demi-niveaux, on trouve ce que l'on appelle ici des caves basses. "Nous allons dans la cave basse", disions-nous. "Ça doit se trouver dans une cave basse", déclarait-on. Il était impossible de s'y tenir debout, si bien que nous nous promenions toute la journée pliés en deux à la recherche de divers objets. Nous prenions d'emblée cette posture pliée dès que nous nous mettions à fouiller là-dedans. Le soir, nous quittions le musée toujours pliés et nous nous couchions en position pliée. Les caves basses étaient envahies d'étagères et d'anciennes vitrines bourrées d'objets. D'objets d'art, de pièces d'artisanat d'art, de pièces ethnographiques, d'objets en or, d'objets en argent, d'objets en bois, d'objets en pierre et d'un très grand nombre d'objets en verre. Les objets en verre sont innombrables dans ces caves, il y en a énormément. Dans ce musée, on trouve sans arrêt une cave supplémentaire remplie d'objets en verre. " Durant des jours, des semaines, des mois, prétendit le plus grand, ils n'avaient rien examiné d'autre que ces objets. Plus ils fouillaient dans les étagères, plus ils découvraient ce genre d'objets. Au début, ils s'étaient contentés de regarder ces pièces de l'extérieur mais, au fil du temps, ils s'étaient aperçus que l'on pouvait ouvrir la plupart d'entre eux. Ils avaient petit à petit ouvert tous les coffrets, les châsses, les écrins, les boîtes, grandes ou minuscules, et y avaient découvert d'autres coffrets et d'autres petites boîtes, à l'intérieur desquels, ils avaient mis au jour d'autres petits récipients enveloppés avec soin dans du papier de soie, où ils avaient trouvé des tessons de verre, des copeaux de bois ou des éclats d'os dans des morceaux de papier encore plus fins. Ils s'étaient aperçus que rien n'avait été jeté, que tout avait été conservé. On avait même conservé les choses autrefois fabriquées pour présenter les objets qui n'avaient pas été jetés : de petits socles recouverts de velours, des tiges métalliques bizarrement recourbées pour recevoir des pièces de monnaie, des supports pour fixer des inscriptions. Et on avait même enveloppé dans du papier, bien étiqueté et déposé dans les armoires de la cave, des choses qui de toute évidence avaient été cassées suite à une manipulation inadéquate lors d'expositions et dont on avait gardé les morceaux. " Dans un paquet devenu encombrant avec le temps, raconta le plus petit, nous avons trouvé un Lehmbruck ! [Sculpteur allemand, 1881-1919, influencé par les courants naturaliste et expressionniste]. Vous vous rendez compte, nous avons découvert un Lehmbruck. Dans du papier, nous avons trouvé les débris d'un Lehmbruck. Sur une étiquette à côté de ces fragments figurait l'inscription : Fragment de Der Gestürzte de Lehmbruck. Le dos de cette étiquette portant le sceau de la Kunsthalle de Düsseldorf donne à penser que le Gestürzte de Lehmbruck, c'est-à-dire sa sculpture représentant un homme ayant fait une chute, est tombé à Düsseldorf et que, Dieu sait comment, certains des éclats, dont l'un porte même encore une partie de la signature de l'artiste - " ruck " - sont restés à Düsseldorf enveloppés dans du papier.
Sans qu'on tienne compte de leur origine ou de leur âge, ces objets avaient été rangés côte à côte sur les étagères ou dans les armoires, souvent en fonction de leur taille. Dans les caves du musée régnait un autre ordre que dans les salles. Ce n'était pas le désordre mais un agencement différent. Alors que, dans les salles du musée, on exposait les objets de manière claire, dans les caves, ils étaient rangés de façon compliquée, et c'est cette complexité qui leur avait plu. C'est à cause d'elle que les caves leur plaisaient. Des sculptures du XXe siècle côtoyaient des bustes d'une tout autre époque. Il était même arrivé que des objets d'art d'auteurs modernes remis en question se soient trouvés sur la même étagère que le buste des potentats iniques qui les avaient poursuivis de leur vindicte et tenté de les supprimer. On avait tout loisir d'imaginer que, dans l'obscurité de ces armoires, était née entre victimes et bourreaux une insoutenable tension dont personne n'avait eu vent. On pouvait bien sûr rétorquer que ne se trouvait entreposée là que de la matière inerte. Mais eux, en tant qu'artistes, ils savaient que cette matière avait une âme, que dans ces placards des matériaux animés ou inanimés s'étaient côtoyés et que cette juxtaposition, qu'on pouvait qualifier de malheureuse, avait presque engendré une catastrophe. Il ne voulait pas dire que la catastrophe mondiale pouvait se renouveler dans un musée mais que, par analogie avec le cataclysme mondial, un drame artistique avait eu lieu dans les caves du musée. " Nous avons pris un vase, affirma-t-il, qui selon toute apparence relevait du symbolisme et se trouvait tout devant sur un étagère, afin de l'examiner, de l'expertiser, de savoir s'il s'agissait vraiment d'une œuvre symboliste. Dans le musée, pour ne pas risquer de salir les œuvres avec nos doigts, nous enfilions toujours des gants blancs. Ces gants sont pourvus sur les paumes de picots en caoutchouc pour empêcher les objets de nous glisser des mains. Nous avions toujours l'air de Mickey, quand nous nous promenions dans les caves obscures, avec nos gants blancs phosphorescents, nous ressemblions toujours à deux Mickey. Avec tout le soin possible donc et muni de mes gants, j'ai soulevé le vase que nous pensions symboliste, dit-il. Derrière, nous avons aperçu un chat. C'était la représentation affreuse, il n'y a pas d'autre mot, d'un chat en pierre reconstituée. Tout à coup, ce chat infernal s'affaissa parce que manquait, semble-t-il, le taquet qui soutenait la planche à l'arrière. L'étagère bascula. Le poids du chat, sans valeur artistique aucune, avait compensé, toutes ces années durant, celui du vase symboliste bien plus précieux. L'animal tomba sur l'étagère du dessous, là où, comme je l'ai évoqué il y a un instant, s'était accumulée au fil des ans, la raison de la chute. Là s'était développée cette tension, cette insupportable et catastrophique tension qui, aujourd'hui, à cet instant, s'était déchargée sous nos yeux. Sur la planche sous le chat et le vase, il y avait un buste de Hitler de style expressionniste, une tête plus grande que nature, modelée avec vivacité et légèreté dans de l'argile et coulée en bronze patiné noir. À côté de ce buste, repoussé tout au fond de l'armoire, apparut soudain un magnifique corps de femme d'un blanc marmoréen, une sculpture d'Archipenko d'une finesse et d'une élégance extraordinaires. Menacé par la malignité du chat au-dessus de lui mais encore plus inexorablement exposé au buste d'Hitler, ce tendre buste féminin d'Archipenko avait dû supporter durant toutes ces années cette promiscuité malsaine. Le chat heurta durement la tête de dictateur. Le bronze sonna creux sous l'effet de ce coup inattendu. Hitler vacilla, le chat roula bruyamment à côté de lui jusqu'au fond de l'armoire et, sous nos yeux effarés, le buste commença à s'incliner lentement et irrémédiablement vers la statuette d'Archipenko. Il l'aurait écrasée si l'une de nos agiles mains de Mickey ne l'avait in extremis glissée de côté. Hitler chut. Archipenko était sauvé. Dans l'étagère, au sein des caves du musée, ajouta-t-il, ils avaient à nouveau sauvé l'art moderne. Telle une nuée d'oiseaux effrayés, leurs blanches mains de Mickey s'étaient alors mises à trembler dans l'obscurité de la cave. Au musée, on avait non seulement coutume de se souvenir de cette histoire, au musée, on se devait officiellement de la raconter, encore et toujours. Au musée, il fallait toujours encore sauver l'art moderne parce que les mauvais esprits s'y étaient introduits, parce qu'y traînaient encore ces esprits qui, autrefois, avaient tenté de faire barrage à l'art moderne.
Rien ne s'était cassé ; le chat n'avait pas même une éraflure et le Hitler en bronze était de toute façon très résistant, déclara le plus grand. " Nous avons toujours manié les objets avec le plus grand soin. Nous avons toujours mis nos gants blancs. " Durant tout ce temps, ils n'avaient jamais rien cassé. Ils avaient toujours suivi les instructions des restaurateurs, ils avaient presque toujours tenu compte de leurs directives et n'avaient touché que les objets dont les restaurateurs avaient autorisé le maniement. Malgré leur agacement, ils avaient respecté les consignes de ne pas toucher certains objets. Les objets d'art naissaient pourtant des mains des artistes. Tout objet d'art était en définitive le fruit du maniement d'un artiste. Il ne pouvait en tout cas pas concevoir d'objet d'art qui n'ait été engendré par la main d'un artiste ; et eux qui avaient des mains d'artistes, s'étaient vu interdire le maniement d'œuvres d'art par des restaurateurs, qui n'avaient pas des mains d'artistes mais juste des mains de restaurateurs. Le terme et donc le concept de main d'artiste existait alors qu'on ne parlait jamais de main de restaurateur, il n'avait encore jamais entendu parler de main de restaurateur alors qu'il avait souvent entendu l'expression " main d'artiste ". Il n'y avait pas de main de restaurateur et pas non plus de main de magasinier bien que tous deux soient pourvus de mains mais pas de main ; les artistes, en revanche, avaient non seulement des mains mais aussi une main d'artiste, ils étaient donc mieux équipés, prédestinés à toucher des œuvres d'art. Et c'était précisément à eux que les magasiniers et les restaurateurs, qui n'avaient que des mains normales, avaient interdit de manier les œuvres d'art. Au musée, on les voyait, eux, les artistes, comme des dangers pour l'art. Alors qu'en dehors du musée, on les considérait comme des créateurs, au musée ils étaient perçus comme un danger pour l'art. Au musée, ils avaient acquis l'impression que le musée aimait l'art mais haïssait les artistes.
En entendant cette constatation, il me sembla que les deux se rapprochaient encore plus l'un de l'autre comme pour se protéger. En tant qu'artistes, ils devaient se protéger mutuellement, se préserver. Ils venaient ici tous les jours pour se protéger mutuellement, pour se préserver des ennemis des artistes. Ils se protégeaient l'un l'autre comme ils l'avaient déjà fait au musée, parce qu'ils avaient transformé le musée, qui aimait l'art mais pas du tout les artistes, en musée qui aimait à la fois l'art et les artistes. Dans leur musée, les artistes étaient protégés. Auparavant, ils ne l'étaient pas mais, depuis qu'ils l'avaient réaménagé, les artistes, hommes et femmes, l'étaient ; ils se trouvaient assis là à l'entrée pour surveiller le musée. C'est la foi en leur musée qui les faisait venir s'asseoir là. Leur veille quotidienne devant le musée était l'expression de leur foi en lui. Et en jetant un regard sur la porte fermée, le plus grand déclara d'un ton solennel : " Le musée est un problème de foi et non d'heures d'ouverture. Je crois au musée et j'y crois même quand aucun visiteur ne s'y rend plus. " Dans la croyance, tout musée est grand ouvert, déclara-t-il en se levant et en tendant la main en un geste d'exhortation, seul un incroyant peut penser à tort que le musée est fermé et seul un homme sorti du droit chemin peut voir des feuilles devant la porte alors qu'elle est grande ouverte, et même pour un incroyant comme lui. Et, ce faisant, il me traversait de son regard. Ils avaient cru au musée avant même de l'avoir aménagé, ils avaient toujours cru en lui, mais depuis leur travail en ces lieux, ils étaient encore plus engagés envers le concept de musée, ils en étaient devenus les défenseurs. Et ils étaient assis là, devant, tels des gardiens. Seuls des artistes pouvaient garder le musée, car eux seuls pouvaient protéger l'art. L'art était l'obligé de la vigilance des artistes, seuls ceux-ci pouvait veiller sur lui. Ils étaient assis là, tous les jours, pour conserver à nouveau l'art, pour ne pas le perdre de vue. C'était une noble tâche que de conserver l'art mais c'était aussi difficile de lui rendre chaque jour sa validité. Ils avaient autrefois entrepris une rude tâche lorsqu'ils s'étaient chargés de l'ancien musée. Ils avaient repris un vieux musée dans lequel l'art avait vieilli parce qu'on l'avait sciemment laissé vieillir. Dans le vieux musée, l'art avait vieilli parce qu'aucun artiste ne l'avait protégé de l'obsolescence. Il se souvenait encore de la première fois où ils étaient entrés dans le vieux musée, ils avaient été effrayés de son âge. " Je me souviens surtout des vieilles armoires, dit le plus petit en se tournant vers le plus grand. Dans le vieux musée, il y avait partout de vieilles armoires. Dans le vieux musée, il y avait dans tous les coins de vieilles armoires. Dans le vieux musée, on ne cessait de tourner au coin. Dans le vieux musée, on ne pouvait aller tout droit, il fallait tourner au coin et on se trouvait aussitôt devant une autre armoire. Dans le vieux musée, soit on tournait au coin soit on se trouvait devant une armoire. Dans le vieux musée, il fallait sans cesse changer de direction, on le parcourait en zigzag jusqu'à en perdre le sens de l'orientation, jusqu'à ne plus savoir où l'on se trouvait. Le parcours en zigzag, le fait qu'à chaque coin on trouvait une vieille armoire et le manque croissant de toute orientation possible amenaient tout visiteur au bord de l'épuisement. L'âge des objets qui traînaient partout lui assénait le coup de grâce. Dans les vieux musées, tous les objets étaient vieux. Les objets anciens étaient vieux, mais aussi les nouveautés. Rares étaient les nouvelles pièces à être entrées au musée et, à peine arrivées, elles étaient devenues vieilles. La sénescence ne s'était pas contentée de recouvrir tout ce qui se trouvait dans le musée, elle s'emparait aussi de toute personne qui y pénétrait. Tout visiteur qui entrait au musée y vieillissait immédiatement. Au musée, il n'y avait que des vieux. Les jeunes gens, d'ailleurs rares à y pénétrer, devenaient aussitôt vieillots le peu de fois où ils s'y égaraient. Le vieillissement n'était cependant pas ressenti au musée comme un problème, c'était un but ; en effet, le vieux musée ne voyait en toute chose que l'aspect vieux. " Le vieux musée ne s'intéressait en fait, affirma-t-il, qu'à l'aspect vieux des choses anciennes. L'intérêt des objets résidait dans leur âge. Et le musée ne s'intéressait qu'à une chose, que les objets y deviennent Les restaurateurs avaient pour tâche de ne pas les autoriser à mourir. Ils devaient prendre de plus en plus d'âge mais ne pas mourir ", avait-il presque ajouté. Eux, ils avaient une tout autre conception des œuvres d'art. Eux, ils ne regardaient pas ce qu'il y avait de vieux en elles mais ce qu'il y avait de neuf. Le vieux musée s'intéressait à leur genèse, à leur création dans le passé, eux, ils les examinaient dans le présent, c'est-à-dire comme résultat d'une genèse lointaine. La perception d'une œuvre d'art se base avant tout sur la connaissance, on pourrait presque dire sur la participation à sa création. Comme le vieux musée plaçait toujours fondamentalement cette action dans le passé, la comprenait comme un événement passé, on y était contraint, pour comprendre l'œuvre d'art, de se transporter dans le passé. Le vieux musée obligeait tout un chacun, bon gré mal gré, à se placer à l'époque de l'œuvre afin de la comprendre. Voilà pourquoi, dans le vieux musée, tout le monde paraissait soudain si vieux. Le vieux musée les vieillissait sciemment tous.
" Nous, en revanche, nous avons considéré les œuvres d'art comme neuves, ajouta l'autre. Sans prendre garde à leur âge, nous les avons regardées comme nouvelles. Nous ne les avons pas situées dans le passé mais les avons abordées dans le présent. Chaque œuvre, quel que soit son âge, est tout simplement là, elle est présente. Une œuvre ancienne est tout aussi présente qu'une nouvelle, elle n'est pas moins présente. Une œuvre nous intéresse avant tout comme création et non à cause de son histoire. Bien sûr, l'aspect historique fait logiquement partie de son étude, connaître son histoire est aussi une des conditions de son approche, mais son histoire ne doit jamais remplacer son essence. Le voile de l'histoire est toutefois parfois utile pour se faire une idée de ses débuts. Nous encouragions les œuvres d'art à nous rencontrer dans le présent. Avec la connaissance de leur passé, nous exigions d'elles l'abandon de leurs débuts : elles ne devaient plus se montrer que dans les circonstances actuelles, elles ne pouvaient subsister que dans le cadre de notre époque. Nous leur faisions, souligna-t-il, une offre constructive, en tant qu'artistes, nous les mettions en avant tout comme le musée ; c'est pourquoi nous avons décidé de l'appeler "musée des artistes". "
Sur ces paroles, il fit une pause. Nous étions assis tous les trois sur le banc. Je me tenais à distance respectueuse du duo et restais à l'extrémité du banc entre autres pour équilibrer les poids. Nous regardions la cour. Un promeneur venant de droite trottinait à nouveau en direction du bassin. Il exhalait des bouffées de vapeur et l'on entendait le crissement régulier de ses baskets sur le gravier. " Il va tourner à droite autour du bassin, affirma le plus petit. Vous allez voir, il va tourner à droite, parce que le chemin de droite est plus court. " " Sornettes, rétorqua le plus grand, le chemin autour d'un bassin circulaire est pareil des deux côtés. Comment peux-tu affirmer quelque chose d'aussi absurde et illogique : le chemin de droite est plus court ? " " Je prends toujours par la droite, répliqua le plus petit d'un ton décidé. Tous ceux qui passent ici, passent comme moi par la droite. Je suis assis ici depuis assez longtemps pour pouvoir en juger. J'ai pris une seule fois par la gauche et j'ai mis nettement plus de temps. En passant par la gauche, j'ai failli ne pas parvenir à contourner le bassin. " Et en effet, le promeneur contourna le bassin par la droite. Nous l'observions décrire un demi-cercle autour de la fontaine. Il se dirigea ensuite vers la porte et disparut.
Le plus grand des deux se remit à parler : " Nous avions demandé à l'administration de vider le vieux musée. Nous procéderions ensuite à l'aménagement du nouveau, du musée des artistes. Une fois le délai écoulé, nous somme revenus et nous avons constaté que le vieux musée était toujours là. On n'avait ôté que quelques petits tableaux. De plus, l'éclairage ne fonctionnait plus. Les stores étaient partout descendus et visiblement on n'avait plus nettoyé depuis plusieurs semaines. Des nuages de poussière dansaient dans les rayons de lumière qui passaient par les fentes des jalousies. On avait écarté du mur quelques statues sur leur socle si bien que l'on pouvait voir sur la moquette la marque de leur emplacement durant de nombreuses années et découvrir ainsi la couleur d'origine, plus claire, de ce revêtement. Les grands tableaux pourvus de cadres débordants étaient toujours suspendus sur tous les murs dans la demi-pénombre poussiéreuse. D'élégants messieurs arborant de somptueuses coiffures chevauchaient d'admirables montures au cabrement aussi artificiel que capricieux. De pâles jeunes filles recevaient des lettres d'amour des mains de soupirants en veste garnie de fourrure. Des despotes barbus à l'air déterminé invoquaient la fin du monde en levant les bras au ciel. Dans bon nombre de ces tableaux on ne voyait que la mort. On mourait sur des champs de bataille, on mourait dans des lits, pauvres et riches mouraient, enfants, femmes et hommes mouraient. Tout est éphémère. Rien ne dure. Les époques ont une fin. Les empires disparaissent. Seul subsistait le vieux musée d'art avec ses grands tableaux. " Confrontés à cette situation, ils étaient restés perplexes devant cet inébranlable entêtement du vieux musée et s'étaient aussitôt rendus à l'Administration. Là, on s'était montré surpris. Les petits tableaux avaient presque tous été enlevés. Les magasiniers les avaient déposés dans les réserves. Les grands étant trop lourds, les employés ne pouvaient déplacer que les petits. Ils n'avaient pas le droit de soulever les charges lourdes. Pour des raisons médicales, ils ne pouvaient rien soulever de lourd. Ils avaient des certificats médicaux. Ils avaient déjà fait plus que ce qu'ils auraient raisonnablement dû, on devait leur en être reconnaissants. Pour déplacer les charges lourdes, il n'y avait ici pas de personnel disponible. De plus, même avec la meilleure volonté du monde et le personnel adéquat, il était impossible de déplacer les grands tableaux car les portes des salles dans lesquelles ils étaient accrochés étaient trop étroites. L'architecte les avait dessinées trop petites pour laisser passer les tableaux. Les grandes toiles étaient contraintes de rester pour toujours là où elles avaient été accrochées. Cela n'avait pas de sens d'insister, sans quoi ils allaient nous informer des directives des restaurateurs qui, forts de leur indubitable compétence, avaient formellement interdit de pousser et de déplacer les lourdes et grandes œuvres d'art et, qui plus est, de les enlever complètement, le moindre mouvement pouvant leur causer des dommages irréparables. Par ces mots définitifs, l'Administration nous faisait clairement comprendre que toute discussion était superflue et que nous devions nous accommoder de cette situation.
Pendant cette description, le plus grand avait saisi la main de son ami ; il me déclara : " Son visage est d'abord devenu tout rouge, ensuite il a viré au blanc et ses yeux déjà foncés sont devenus tout noirs. Il avait un air terrible. J'ai eu peur et l'administrateur a aussi eu peur de lui. Comme celui-ci avait surtout peur de mon ami, j'ai eu les plus grandes craintes à son sujet. L'alternance de couleurs sur son visage éveilla en moi les plus grandes craintes. D'un geste décidé, il s'enveloppa de son manteau ; entre-temps, son visage était devenu gris, ses lèvres étaient grises et ses yeux aussi, il serra son manteau sur lui, il sortit du bureau de l'administrateur et s'écria que c'était fini, qu'il ne reviendrait plus. Que les vieilles et lourdes armoires pourrissent sur place dans le musée ! s'écria-t-il encore et il partit. Après son départ, j'informai l'administrateur de ma grande préoccupation à l'égard de mon ami, lui disant que je me faisais du souci à cause de son cœur. "Vous devez ménager le cœur de mon ami, ai-je déclaré à l'administrateur. Il a déjà eu une attaque et vous lui causez un choc supplémentaire." Je suis ensuite parti pour aller à sa recherche. " Le plus petit qui, là sur le banc, avait l'air en parfaite santé, raconta alors : " Nous avons alors décidé de ne plus jamais entrer dans le vieux musée. Cependant, malgré notre décision, nous y sommes retournés. Durant tout le temps que dura le réaménagement, nous y sommes retournés malgré notre décision de ne plus y remettre les pieds. Nos femmes aussi nous disaient de ne plus y retourner, nous interdisaient de nous rendre à nouveau au musée ; eh bien malgré la volonté de nos femmes et en dépit de notre détermination, nous avons continué à y aller. Durant toute notre vie, nous nous sommes rendus au musée en dépit de notre serment de ne plus y retourner. Maintenant encore, nous nous y rendons tous les jours au musée même s'il y a sans doute mieux à faire que de d'y aller chaque jour que Dieu fait. Dès l'époque où le musée a ouvert, nous pensions ne plus avoir à venir au musée et nous y sommes pourtant retournés tous les jours car nous devions servir de guides. Nous avons accompagné des visiteurs toutes les semaines puis, à un moment donné, nous avons déclaré que nous ne voulions plus le faire car cela nous empêchait de nous consacrer à notre art. Et, malgré tout, nous avons continué à guider des gens chaque semaine. Nous avons guidé des groupes d'hommes d'affaires, de personnels d'entreprises, de politiciens et même de journalistes. " " J'ai toujours amené les gens devant Carus, affirma le plus grand. J'ai toujours dit à tout le monde qu'il suffisait de voir Carus. Regardez-le et vous aurez vu l'art tout entier. Quand vous aurez vu et compris Carus, vous aurez vu tout le musée des artistes. Vous n'avez besoin de voir rien d'autre. Quand on se mêle d'art, quand on est attiré par l'art, on ne devrait s'occuper que d'une œuvre, on ne devrait s'intéresser qu'à un seul tableau. Je disais aux gens que l'art, ce n'est pas l'art dans son ensemble mais seulement une œuvre. Quand on s'intéresse à l'art, on s'intéresse fondamentalement à une œuvre et l'on oublie toutes les autres. Les gens qui affirment, répétais-je lors des visites que je guidais, les gens qui affirment être attentifs à l'art dans son ensemble, à toutes les œuvres, sont des déments. Lorsque l'on s'intéresse à toutes les œuvres d'art, affirmais-je, on perd la tête. Elles ne peuvent toute captiver notre esprit, sans quoi on le perd. En effet, chacune d'elles est le contraire d'une autre. L'une ne supporte pas la proximité d'une autre. Une troisième, revendiquant pour elle le monde entier, exclut toutes les autres. Si donc vous éprouvez de la curiosité pour toutes les œuvres d'art, si vous voulez toutes les comprendre, vous êtes mûrs pour l'asile d'aliénés. Voilà ce que je disais aux gens. " Un musée est en soi un asile d'aliénés parce que, dans un musée, tout l'art est captivant ; une visite dans un musée traduit donc une volonté de devenir fou. En conséquence, par égard pour la santé mentale des visiteurs, il les avait tout de suite menés devant Carus et leur avait recommandé de ne voir aucune autre œuvre du musée des artistes, de ne voir que celle-là. Il leur avait conseillé de n'aimer que Carus, parmi toutes les œuvres du musée des artistes, de réserver leur amour à Carus. Une fois qu'ils se seraient entichés comme lui de ce peintre, ils seraient en mesure d'apprécier les autres œuvres. Sans l'amour explicite, exclusif d'une seule œuvre, ils seraient bien incapables ne serait-ce que de comprendre les autres, et ne parlons même pas de les aimer. Il avait dit aux gens que le musée avait tendance à expliquer le tout alors que, dans le meilleur des cas, on ne pouvait aimer que l'œuvre isolée. Face au musée il leur fallait prendre garde ; il était de notoriété publique que le musée s'appliquait à raconter la grande Histoire, à parcourir les époques ; on pouvait donc se demander si cette notion d'époques, et encore plus leur succession, n'était pas une invention des musées qui souffraient d'un besoin d'explication chronologique. Il avait donc toujours conseillé aux visiteurs des musées de s'en tenir aux petites histoires que l'on pouvait raconter au sujet d'une œuvre, et de se méfier de la grande Histoire s'étendant sur plusieurs époques et des grandes chronologies.
" Voilà pourquoi, dit-il, j'ai toujours mené les gens devant Carus. Je les conduisais tout de suite devant Carus, le plus petit tableau du musée. Je leur montrais La Promenade sur l'Elbe de Carus et je leur disais : " Si vous comprenez La Promenade sur l'Elbe, vous n'avez pas besoin de regarder le reste du musée." J'ajoutais : "Ce Carus, si vous le comprenez, vous ouvrira tout l'art occidental, tous les trésors de ce musée seront à vos pieds. Car cette toile, ajoutais-je, explique ce qu'est une œuvre. Elle explique ce que signifie regarder un tableau. On contemple ce tableau et elle explique cette observation. Un tableau, expose-t-elle, est un rapport. Un tableau est un rapport entre celui qui observe et celui qui montre. Le Carus prétend que c'est un rapport charnel, un rapport entre homme et femme. L'homme montre, il guide le regard, il révèle le monde, la femme voit ce qui est montré, elle reçoit la révélation de l'homme. La femme est assise dans le bateau que l'homme pilote. C'est l'homme qui décide de la direction du bateau, de la vue dont on jouira durant ce voyage ; assise à l'abri du toit de l'embarcation, la femme profite de la vue. L'homme est l'artiste, la femme, la spectatrice. L'artiste, debout à l'avant, tel un pilote, décide de ce qu'elle doit contempler. Une rame dans les mains, il lui imprime un mouvement, il change de cap et, ce faisant, modifie le panorama de Dresde qu'il présente à la femme. Celle-ci est satisfaite de sa parure, de son chapeau à large bord, du chic de sa robe. Elle n'a pas besoin de s'en faire pour ses atours, à l'intérieur de la barque, elle est à l'abri du vent et des éventuels embruns. Elle est agréable à regarder, rien ne doit venir gâcher cette vision. C'est pourquoi elle occupe le premier plan, telle une personne importante. Elle qui semble regarder est aussi un plaisir des yeux, c'est pourquoi l'artiste l'a placée tout devant. Nous pouvons, nous, la contempler sans gêne, tandis qu'elle est supposée regarder. Et nous ne nous apercevons pas que, nous les spectateurs, nous nous observons en fait nous-mêmes, que nous sommes la femme au premier plan. L'artiste a, dès le début, rabattu notre supposée souveraineté visuelle. Ce n'est pas nous les spectateurs, qui contemplons souverainement le tableau, non, nous sommes en fait montrés, exposés comme spectateurs. Carus affirme que nous ne voyons que parce que nous sommes vus, nous voyons seulement pour être contemplés. Il n'y a pas de " voir " sans " l'être vu " correspondant. Le principal sens de l'homme, la perception visuelle, se révèle pure coquetterie. Que l'on veuille bien se souvenir de la sentence à propos des visiteuses au forum romain : Veniunt spectant, spectantur ut ipsae (elles viennent pour voir et pour être vues).
La vue, explique Carus, se déroule pour l'essentiel sous la double forme de la puissance et de la fausse impuissance. Le voyeurisme présente un visage double et il n'est pas toujours possible de voir qui est la victime. Chez Carus, à y regarder de plus près, la dame semble à un petit singe plutôt coquet. Celui qui contemple l'art se voit en premier lieu lui-même et ce n'est pas obligatoirement toujours à son avantage. Toutefois, ai-je demandé, que voit en fait la belle dame, que regarde-t-elle ? Elle voit la portion de panorama de Dresde qui s'offre à elle. C'est un rectangle dans le haut du tableau ; le sommet du pignon triangulaire qui le termine est soutenu par un poteau de bois coupant le paysage en deux. De plus, son regard est limité par la ligne horizontale d'un support. Le panorama de Dresde se dissipant dans une brume bleuâtre est parfaitement cadré. Le cadre réticulé de ce qu'il y a à voir est calculé au moindre détail près. L'artiste a déterminé à l'avance avec précision ce que la femme peut apercevoir, ce qui suscite ses sentiments et les rend évidents ; il a mesuré, soupesé les effets de ce qu'il dévoile. Ce que la femme croit éprouver d'instinct, elle le ressent en fait conformément aux vœux de l'artiste. Assis à l'avant du bateau, semblant hors de cause et préoccupé de sa seule rame, il est celui qui décide. Aucun artiste ne dévoile son propos sans y réfléchir à deux fois. Il joue les innocents. N'est-il pas magnifique en marin ? Il a mis une chemise propre qui flotte sur son corps musclé. Il est fort, le marin, ses bras dénudés empoignent résolument l'aviron, il dirige avec assurance la barque sur les flots de l'Elbe. Vers quoi se dirigent les regards apparemment charmés de la spectatrice ? Elle admire à peine le panorama de Dresde., cachée par la puissante et magnifique silhouette du passeur, la ville est très peu visible. La femme est assise dans la pénombre d'où ses regards se dirigent vers les ondes baignées de soleil du fleuve. L'Elbe et Dresde ne servent toutefois que de décor, de toile de fond soulignant la beauté du jeune homme, de l'artiste, du tout-puissant détenteur de la rame qui offre aux regards non pas Dresde, non pas le monde, mais la seule chose digne d'amour, de désir : lui-même. Tout spectateur, toute spectatrice est certes coquet, mais l'artiste l'est encore davantage. "
" Non, s'écria le plus petit, tu vas trop loin. " Et en se tournant vers moi, il m'enjoignit de ne pas croire tout ce que racontait son ami, maniant de temps à autre une rhétorique qui lui permettait de déformer la signification de n'importe quel tableau. Jusque-là, il aimait bien la toile de Carus et, après cette interprétation, il aurait dû le haïr. Il aurait dû rejeter le peintre pour son machisme chauvin. Son ami était capable de vous dégoûter du plus beau des tableaux.
Sans s'émouvoir le moins du monde le plus grand poursuivit. Il disait aux visiteurs que c'était étonnant de voir combien de pièges Carus était parvenu à mettre dans un si petit tableau, presque insignifiant par sa taille : un homme parvient à convaincre une femme de s'en remettre à lui sans même qu'elle s'en rende compte. Elle se laisse mener en bateau. En apparence, elle ne se compromet pas, elle ne s'engage pas trop. Il lui a donné la meilleure place, celle à couvert ; elle y est installée en toute sécurité, apparemment à l'abri de ses entreprises. Il lui a en outre offert la place où sa beauté est le mieux mise en valeur. Il peint une femme splendide au premier plan alors qu'en fait il était censé montrer un magnifique paysage de Dresde. Si la nature est belle, les femmes le sont encore plus. Elle perd toute prudence car elle se sent très proche du plus beau des hommes, l'artiste en personne. Dans cette collection d'images, ce dernier se présente de manière calculée et inéluctable comme la plus belle. Ce n'est pas l'art qui charme le plus, c'est l'artiste. L'art est la séduction personnifiée, avait-il toujours signalé aux visiteurs et surtout aux visiteuses. Il n'avait pas parlé de l'amour sans raison. On ne pouvait pas comprendre l'art, on ne pouvait que l'aimer. Mais il fallait prendre ses précautions, car en définitive, on ne pouvait aimer qu'une seule œuvre, on ne pouvait tomber amoureux que d'un seul objet. Et, il l'avait appris de La Promenade sur l'Elbe de Carus, il était nécessaire de se méfier ; malgré tout l'amour qu'on leur portait, les œuvres d'art n'en étaient pas moins raffinées, elles recouraient à des ruses, des combines pour se faire aimer.
Il lui fallait à nouveau le contredire, s'écria le plus petit, énervé. En fait ni les œuvres d'art et encore moins les artistes n'avaient recours à des sortilèges aussi sophistiqués, ils n'avaient pas besoin de mettre en œuvre un répertoire aussi raffiné de séductions. Non, il faisait confiance à la véracité de l'art. Les œuvres les plus appréciées étaient celles qui n'utilisaient et ne maîtrisaient pas de manière aussi souveraine que le Carus toutes les ficelles de la séduction. Le mieux était, à son avis, que la beauté d'un tableau reste en retrait, qu'elle ne soit pas, comme celle du Carus, exhibée, dans le but de subjuguer sans vergogne le spectateur, la spectatrice dans le cas présent.
" Pour moi, rétorqua son ami, le musée est une question de beauté et il ne faut pas perdre le sens de l'humour, on ne peut jamais être aussi beaux que les tableaux que l'on vénère. " Pour leur plus grand malheur, les conservateurs des musées n'étaient jamais aussi beaux que les œuvres dont ils avaient la garde. Et ils n'avaient hélas pas assez d'humour pour l'admettre. De plus, ils avaient peur de reconnaître qu'ils étaient séduits par elles. Les conservateurs, les historiens de l'art, les scientifiques de l'image, quel que soit le nom qu'on leur donne, n'avaient jamais pu admettre, à de rares exceptions près, ne pas comprendre l'art malgré toute leur science ; ils n'avaient jamais concédé qu'ils n'étaient pas les maîtres, que l'art les avait envoûtés. Même si tous l'avaient prétendu, ils n'en étaient pas les grands interprètes ; ils aimaient à le faire croire mais, en fait, ils n'en étaient que les instruments. Les historiens de l'art n'avaient jamais été ce qu'ils avaient prétendu être. " Ils n'ont jamais été, déclara-t-il, capables de classer les œuvres, de les attribuer à une époque, d'établir une chronologie ; en effet ils avaient toujours eu moins belle apparence que les œuvres d'art, ils n'étaient pas aussi beaux qu'elles. C'est pourquoi ils se sont vengés d'elles, eux les affreux, ravalés au rang de disgracieux. C'est pourquoi la plupart parlaient d'histoire, de sociologie et de philosophie. Il fallait que l'art soit laid puisque eux-mêmes l'étaient ; il fallait que l'art soit vrai puisque la vérité l'est la plupart du temps, tout comme eux. Demandez à un séducteur ce qu'il pense de la vérité. Atteindre la beauté n'a rien à voir avec la vérité. La beauté est plutôt une absence de vérité que nul ne vous reproche, car il est envoûté par le beau. " Le musée, prétendit-il, est un lieu pour cette beauté qui n'a jamais pu aller de pair avec les représentations de la vérité. La raison pour laquelle les historiens, les historiens de l'art n'ont jamais été à leur place au musée, c'est qu'ils exigeaient toujours des œuvres une vérité qu'ils tentaient précisément de dépasser. La vérité n'est jamais belle, tenta-t-il de démontrer, elle est apodictique. Cette exigence n'était pas de mise pour l'art : il n'est que beau et jamais vrai. Il n'y avait pas de science à en tirer ; on ne pouvait que constater que l'on était séduit, que l'on était un amoureux transi.
Embarrassés par la beauté de l'art et la laideur de la théorie et quelque peu épuisés par ce discours, nous regardions la cour : " Mon ami voulait toujours mettre des fleurs devant certains tableaux, dit le plus petit ; devant ceux qu'il avait choisis, il voulait tous les jours des fleurs fraîches. Vous vous imaginez ce kitsch ? me demanda-t-il. En aucun cas, il n'y aura des bouquets devant les tableaux que tu as sélectionnés, avait-il rétorqué à son ami. Le plus grand, absorbé dans sa réflexion sur les importants propos concernant la beauté, n'avait semble-t-il pas entendu les remarques de son ami au sujet de son goût du kitsch ; il resta coi et sortit d'un geste maladroit un mouchoir de sa poche pour nettoyer ses lunettes aux verres incroyablement épais.
Après une assez longue pause, le plus petit finit par dire : " Nous avons une amie au musée. Même si nous n'avons jamais eu beaucoup d'amis au musée, nous y avons trouvé une amie. " En se tournant vers moi, il ajouta : " Nous aurions bien aimé te la présenter, mais c'est en ce moment assez difficile. " Il fit un geste plein de sous-entendus en direction de la porte et ajouta précipitamment : " Nous ne sommes plus tout jeunes, vous comprenez, nos jambes ne parviennent plus à monter toutes ces marches. Elle se trouve en effet au deuxième étage, tout en haut. Mais l'occasion se présentera certainement un jour de vous la présenter. Elle est très aimable. Elle est magique ; j'emploie peut-être un mot qui ne convient pas mais, si vous la voyiez, vous en conviendriez avec moi : elle est tout simplement charmante. Sans cette amie, nous ne serions jamais parvenus à aménager le musée des artistes. Quand nous arrivions le matin, nous passions tout d'abord la voir ; nos premiers pas le matin nous conduisaient toujours auprès de cette ravissante personne. Une très belle femme. Elle a un très fin duvet au-dessus de la lèvre supérieure ; il est difficile à distinguer, il faut regarder avec beaucoup d'attention, c'est magnifique ; et elle a des mains si fines, petites et douces, toutes claires. La seule vue de ses mains était une raison suffisante de se rendre tous les jours au musée. Je venais tous les jours au musée pour contempler ses mains. La manière admirable dont ses mains tenaient la soie : j'aurais toujours souhaité être la soie sous ses doigts, dans ses superbes mains. C'est vraiment une image splendide. Notre amie était le plus beau tableau du musée. Son mari l'avait représentée devant une tapisserie dorée. Les reflets de ce revêtement scintillaient dans des teintes brunes et jaunes si bien que l'on avait tout à fait l'impression de voir de l'or. Notre amie brillait au milieu de l'or comme une madone. Oui, nous l'avons vénérée, notre amie.
Esquissant un sourire, il jeta un regard pensif vers la cour. J'essayai de m'imaginer le tendre duvet sur sa lèvre et regardai aussi la cour. Je remarquai à ce moment-là que le banc était si bien placé que l'on pouvait voir les deux sculptures à droite et à gauche de l'entrée. Il s'agissait de deux nus de femmes en bronze. Elles nous tendaient leurs postérieurs, gros mais sans conteste beaux, à nous les trois hommes. Depuis ce siège, la vue sur la cour était bordée de deux postérieurs de femmes, plus grandes que nature. Le plus petit ayant deviné la direction de mon regard s'écria : " Gottschalk, les statues sont de Gottschalk. Ne trouvez-vous pas qu'elles ont de trop grosses jambes ? " En examinant les jambes, je dus lui donner raison. Mais, dans l'ensemble, je trouvais les femmes bien proportionnées. Il poursuivit : " Auparavant, à gauche et à droite de ces statues, il y avait deux autres sculptures. De Sopher, un ami de Gottschalk. Les nazis les ont enlevées pour les fondre. Nous avons trouvé quelques statues de Sopher dans les réserves et les avons exposées au musée avec celles de Gottschalk. Au moins à l'intérieur, les deux amis se trouvent à nouveau réunis. De ce dernier, nous avons aussi une petite statue en plâtre : Léda avec le cygne.On s'aperçoit en la contemplant que le thème était on ne peut plus approprié au Jugendstil. Dans leur mouvement l'un vers l'autre, le cygne et Léda décrivent un mouvement ascendant, telle une plante.
" Savez-vous que, dans le musée, il y a un autre musée ? demanda à brûle-pourpoint le plus grand. Il n'y a pas que le musée que nous connaissons, il y en a un second, invisible. Peut-être y en a-t-il encore d'autres, affirma-t-il. Il y avait peut-être bien d'autres musées échappant à la vue dans le musée. Personne ne peut dire combien de musées il y a en réalité dans le musée. Mais chacun sait qu'il y en a au moins un autre, qu'à sa connaissance, il doit y en avoir un autre. C'est dû aux murs du musée, expliqua-t-il. Derrière presque tous les murs épais, il y a un espace intermédiaire dans lequel se trouve au autre mur sur lequel est accroché un grand tableau. Comme un jour on avait résolu de ne plus montrer cette peinture, comme on avait décidé de ne plus l'exposer mais qu'elle était trop grande et trop lourde pour la déplacer et que les restaurateurs avaient émis leurs réserves - nous avons déjà évoqué leur attitude -, bref, comme le tableau gênait mais qu'on ne pouvait pas le déloger, on a simplement construit un autre mur devant et on y a accroché un autre tableau. " " On peut penser, ajouta le plus petit, que les gens qui avaient décidé d'emmurer le tableau, et que ceux qui l'avaient emmuré, que ces gens donc ont quitté un jour le musée. Cela paraît normal, poursuivit-il, que dans un musée les uns s'en aillent et que d'autres arrivent pour les remplacer. Mais les nouveaux venus ne savaient rien des tableaux derrière les murs. On ne le leur a pas dit, on l'a oublié et on n'a donc pas pensé à le leur dire. Et, bien sûr, pensant donner un nouvel élan au musée, les nouveaux arrivants ne voulaient plus montrer les anciens tableaux qui étaient suspendus aux murs depuis des éternités. Et on leur affirmait que ces tableaux étaient trop grands et trop lourds, on leur faisait part des réserves des restaurateurs et des portes trop étroites et on leur disait peut-être aussi, ou ils le découvraient eux-mêmes, que le plus simple était d'édifier une cloison devant les tableaux pour y accrocher de nouvelles toiles qui pourraient alors donner un nouvel élan au musée. " Puis ceux qui avaient construit la seconde cloison s'en allaient à leur tour, quittaient le musée et d'autres venaient ensuite les remplacer… il n'y avait pas besoin de poursuivre ce récit à l'infini. Une chose pourtant était à retenir, c'est que les salles du musées rapetissaient de plus en plus et que les murs devenaient donc de plus en plus épais jusqu'à ce qu'on en arrive à ne plus pouvoir circuler dans le musée que par d'étroits couloirs. " Nous n'avons pas voulu continuer ce petit jeu, déclara-t-il, aussi avons-nous rangé les tableaux encombrants sur des chariots et laissé ceux-ci bien en vue dans les salles puisque, de toute façon, comme on l'a dit précédemment, il était impossible de les en sortir. Les chariots se trouvent donc là, en dépôt mais visibles, entreposés au milieu du musée. " L'autre ajouta : " Cette solution honnête ne fut pas toujours possible. Aussi avons-nous quand même emmuré certains tableaux. Mais nous ne dirons pas où. " Il se mit à rire ; non, ils ne révéleraient pas où ils avaient caché certaines œuvres. Ils emporteraient ce secret dans leur tombe.
L'air réjoui, ils regardaient du haut des marches vers la cour du musée. On ne voyait personne, pas âme qui vive. Repoussantes et muettes, les façades du musée s'étendaient de tous côtés. Les soubassements des différentes constructions s'avançant en oblique me rappelaient les tombes égyptiennes. Je me sentis tout à coup très mal à l'aise à côté des deux vieillards sur le banc. J'avais froid.
Comme pour confirmer mes sombres pensées, le plus grand affirma : " Mon ami a un tic. Il souffre d'une manie de la mort. Alors que je parcourais autrefois les caves à la recherche de l'art, lui, il cherchait la mort. Cela me rendait fou. Moi je fouillais les caves à la recherche de l'art et lui il prétendait que, si l'on s'intéressait à l'art, on devait aussi s'intéresser à la mort. Dans l'art, on est censé découvrir la vie, mais au musée on pensait tout de suite à la mort. Dans les caves, sur les étagères, dans les boîtes, il cherchait sans cesse des objets de mort et il les trouvait : des têtes de mort, des crânes, des ossements. Il dénichait sans arrêt de nouvelles Vanités et, dans les caves, ne cessait de parler de memento mori. Dans les caves basses semblables à des tombes, il ne pouvait pas dire deux mots sans prononcer memento mori. La salle noire ou salle mélancolique était son idée, on y a accroché tous les tableaux illustrant la dépression sur ses instances. " Son ami était en fait d'un naturel joyeux et peu soucieux alors que lui était plutôt mélancolique et dépressif. Et cependant, ce n'était pas lui mais son ami qui parlait toujours de la mort et qui aurait placé partout dans le musée ses têtes de morts. Tous les matins, il commençait par débarrasser toutes ces marques de mort que son ami avait disposées en cachette un peu partout. " J'ai fini par abandonner, dit-il, la mort revenait toujours. Tous les matins, elle était de nouveau là. C'était une manie de mon ami, un tic, je ne pouvais rien y faire.
Nous sommes restés silencieux. Le vent commença à souffler plus fort dans la cour. Frappés par les rafales de vent, les cordages des mats tapaient avec violence contre les poteaux métalliques des drapeaux et produisaient un cliquetis métallique rythmé. Le plus grand tenta de donner une autre orientation à la conversation : " Au musée, j'ai été placé sous surveillance. On m'épiait en permanence car j'avais dit un jour estimer de mon devoir envers le musée d'apporter quelques améliorations à certains tableaux. En tant qu'artiste, je pensais que je me devais d'améliorer certaines peintures. Dès que j'eux proféré ces paroles, je fus placé sous surveillance. Je n'avais plus le droit de me rendre seul dans les réserves. Quelqu'un de l'administration devait toujours m'accompagner juste parce que j'avais dit que j'estimais nécessaire de corriger, de transformer certains tableaux. Je n'ai jamais compris l'énervement de l'administration au sujet de mes intentions. Prenez le cas de l'architecture, leur ai-je dit. L'architecture est sans cesse transformée, elle est adaptée aux besoins de l'époque. Les églises romanes ont été converties en cathédrales gothiques, les personnages de fondateurs dans les tableaux ont été corrigés lors du changement de propriétaire. L'original est une idée fixe des temps modernes. Le musée prétend montrer des originaux, affirme qu'il n'y a que des originaux. C'est un mensonge. Dans le musée, il n'y a que des faux, dans le musée toutes les œuvres d'art sont des copies. On prétend qu'au musée il n'y a que des originaux, alors que ne s'y trouvent que des contrefaçons. Je peux le prouver ! s'écria-t-il. Je peux démontrer qu'au musée toutes les œuvres sont des faux, que le musée contrefait les tableaux. " Il avait offert des tableaux au musée, il avait fait don de ses propres peintures. Chez lui, il avait travaillé sur ses toiles jusqu'à ce qu'elles lui plaisent, jusqu'à en être satisfait. Ses tableaux avaient eu chez lui belle allure. Enthousiasmé par ses toiles, il avait consenti à les offrir, à en faire don au musée. On les avait donc emportés et exposés au musée. Peu après, il s'était rendu au musée pour y regarder ses peintures. Et là, il avait reçu un choc. Quand il avait vu ses tableaux, il avait reçu un choc et avait déclaré sur-le-champ que ce n'étaient pas ses œuvres. Au musée, ses tableaux n'avaient plus du tout la même allure. Il en avait honte. Au musée, il en était gêné. C'étaient sans doute aucun ses tableaux, mais quelque chose les faisait paraître différents. Ils avaient été transformés d'une manière perfide et difficile à mettre en évidence. " Quand un tableau change de lieu, dit-il, il est faussé, dénaturé. Le nouvel environnement, le nouvel éclairage, le voisinage différent, tout cela modifie l'apparence d'une œuvre. Arraché à son milieu d'origine, il est métamorphosé. Emporté vers un autre lieu, il perd ses anciens repères et est placé dans de nouveaux contextes. Le musée intègre chaque œuvre à son ordre propre, il lui donne un nouveau voisinage, il l'utilise à ses fins et, surtout, il l'expose, il l'exhibe. Le musée a tendance à arracher toute œuvre d'elle-même et à la projeter dans la visibilité absolue. Celle-ci perd ainsi son intimité, son isolement. Elle y devient autre. Le musée transforme l'œuvre, il la falsifie. C'est pourquoi parler d'originaux dans un musée, c'est jeter de la poudre aux yeux, c'est affirmer quelque chose de peu sérieux. Le musée prescrit pour chaque œuvre la façon de la contempler. Ce regard est d'une part artificiel, mis en scène mais il est surtout exclusif. En effet, il n'y prévaut que la visibilité ; l'aspect invisible, caché lui est enlevé. Ce regard à lui seul modifie donc l'œuvre dans un musée. "
" En outre, ajouta l'autre, au musée, on continue réellement de peindre les œuvres. Ce que l'on avait interdit de faire à mon ami et la raison pour laquelle on l'avait même placé sous surveillance, est malgré tout accompli en secret par des collaborateurs du musée. J'ai vu, affirma-t-il, vu de mes propres yeux compléter certains tableaux. " Se rendant un jour dans une cave, il avait surpris ensemble une femme et un petit homme barbu tous deux penchés sur une toile. De ses mains blanches et un peu trop fines, celle-ci montrait des détails de la peinture et le petit homme suspect lui tendait sans cesse quelque chose dont ils avaient ensuite abondamment discuté en regardant le tableau. Quand il s'était approché, il avait pu voir le barbu en train de présenter à la femme des échantillons de cadres qu'elle avait adaptés à un petit tableau posé devant elle sur une table. D'une voix doucereuse, le petit homme lui avait déclaré : " Vous voyez ici le jaune de la coiffe de la femme, nous prenons cette teinte dans la magnifique petite moulure dorée, nous complétons l'habit brun du moine au premier plan avec la même couleur prise à la surface plus large du cadre et nous reprenons le rouge du collier de la jeune frivole ici sur le côté pour toute la face extérieure du cadre. " Le petit homme s'était alors rapproché avec insistance de la femme et lui avait chuchoté : " Ainsi nous complétons réellement cette composition de toute évidence inachevée. Cet encadrement améliorera de manière appréciable le tableau. Je vais donner au cadre la vieille patine qui convient et personne ne pourra deviner notre petite correction. Tout le monde pensera que le cadre est ancien. Je vous assure, ils seront enchantés. " À ce moment-là, les deux avaient remarqué sa présence et avaient sursauté. La femme n'avait pas vu d'autre solution que de lui présenter le petit homme barbu pour faire diversion et le détourner de l'activité secrète qu'il avait observée. Le petit homme lui avait tendu une main distraite, inconsistante mais sans le regarder dans les yeux, oui, en évitant intentionnellement son regard.
" Et ce ne fut pas la seule fois que je rencontrai cet homme, affirma-t-il. J'eus à plusieurs reprises la malchance de croiser ce personnage. À cause du Max Ernst, de Colombes bleues et roses, c'est le titre du tableau. C'est l'une des plus fameuses compositions amorphes de cet artiste, avec ses volutes disposées selon un certain rythme qui, en leur centre, suggèrent deux colombes. Comme souvent dans ses peintures, des taches de couleur, en fait abstraites, posées par un pinceau rêveur, se muent en songes figuratifs qui évoquent un phénomène naturel au sens large du terme, le règne végétal, la croissance. " Il avait toujours eu l'intention de suspendre ce tableau à proximité des Marais pontins de Böcklin et de le comparer à une étude de cyprès d'Achenbach qu'il pensait proche d'Ernst. " Le tableau de ce dernier était à l'évidence conçu comme une esquisse même s'il avait en fin de compte été réalisé à la peinture à l'huile. Sur les bords, l'artiste avait laissé à nu la toile et intégré la tonalité et la matérialité de celle-ci dans l'ensemble de sa composition. L'œuvre évoque quelque chose d'insouciant, de léger, elle maintient son imperfection dans un suspens empli de tensions, tout en trouvant son accomplissement. Un encadreur n'avait semble-t-il pas pu supporter cette ouverture et, dans un désir de perfection, avait muni cette peinture d'un cadre à vous couper le souffle. Il avait pourvu cette œuvre appartenant à l'art moderne d'une symphonie de méandres baroques et ajouté en dessus et en dessous des auréoles de plâtre. Il avait ainsi transformé cette modeste esquisse à l'huile, sciemment inachevée, en peinture d'apparat garnissant tout un mur. " Il avait alors déclaré ne pas pouvoir exposer l'huile d'Ernst avec cette pâtisserie en guise de cadre. Il avait exigé qu'on la sorte de sa gangue de crème Chantilly, qu'on la délivre de cet affadissement kitsch et mielleusement baroque. Il ne savait pas alors que le Ernst allait tomber de Charybde en Scylla. Ce malheureux tableau échoua en effet dans les mains de l'encadreur dont il avait fait la connaissance dans la cave. Peu de temps après, ce dernier vint le voir avec une proposition. À la vue de son projet martial, il s'était vraiment demandé s'il n'aurait pas mieux valu se contenter de l'ancien cadre. " Le projet pompeux ressemblait aux stucs d'une pizzeria italienne élevés au rang d'art. L'encadreur appliqua cette horreur de l'épaisseur d'une poutre autour du tableau et se permit de faire remarquer qu'il en avait repris avec une grande sensibilité les proportions et s'en était inspiré. Tout était taillé à la main, tout était sculpté, ajouta-t-il avec fierté. Ce gâteau à la crème en forme de cadre était de plus rehaussé d'argent et ce métal était de surcroît traité de manière à faire croire qu'il avait croupi dix ans dans une étable avant d'être emporté durant la campagne de Russie. Plutôt effaré par cette orgie patinée de crépi pizzeriesque, il n'avait rien trouvé à dire et n'avait su que demander le pourquoi des incrustations d'argent. L'or était bien sûr aussi possible, lui avait répondu l'encadreur. L'or et l'argent étaient tous deux possibles pour Ernst. On ne pouvait pas encadrer un Ernst avec moins que de l'or ou de l'argent. Un tableau de cette valeur méritait rien de moins que l'or ou l'argent, on le lui devait bien. L'argent était bien sûr plus simple, c'est pourquoi il le recommandait dans ce cas et, pour le prouver, il appliqua à nouveau son cadre argenté sur le tableau. Afin de mettre un terme à cette situation insupportable, il avait juste posé la question du coût de l'opération. L'encadreur qui, comme auparavant dans la cave, était resté durant tout ce temps sans le regarder en face, avait cette fois encore évité son regard interrogateur et répondu avec empressement : " Tout fait main, tout taillé délicatement à la main. 6000 Marks. "
Le plus petit gémit : " Pour finir, nous l'avons accroché dans son ancien cadre. " Il avait souvent répété : " Il faudra passer sur mon cadavre. " Je n'avais pas idée de combien de cadavres de lui gisaient dans le musée. " Je ne repose pas une fois comme cadavre dans ce musée, j'y repose cent fois. En tous cas, un de mes nombreux cadavres gît sous le Ernst. "
" Savez-vous que l'être humain se muera en oiseau ? me demanda le plus grand en se tournant vers moi. Le travail au musée nous a totalement convaincus de cette évolution inéluctable de l'homme. On y trouve une étonnante quantité de matériel à l'appui de cette thèse. Par exemple, une collection de milliers de dessins baroques conservés ici à titre de prêt permanent de la Kunstakademie de Düsseldorf. Cette évolution ne se fait pas de manière continue, elle s'opère par sauts. Un des derniers bonds est certainement perceptible durant la période baroque. À cette époque, presque tous les humains volaient. Dans les airs, il se passait davantage de choses que sur terre. L'air était alors très dense. On ne pouvait plus voir le ciel car plein de choses s'y passaient. Les dessins conservés montrent bien la situation. Dans un premier temps, les humains se servaient encore d'ailes pour voler. Les représentations où on les voit voler sans le secours d'ailes sont bien plus curieuses. Il est intéressant de constater que la faculté de voler s'est accompagnée de la dissolution de la forme humaine. Plus les hommes maîtrisaient ce don, plus ils évoluaient avec élégance dans les airs, plus leurs corps se transformaient jusqu'à n'être que pures apparences : ils n'étaient plus que des coquilles vides. Le corps humain se muait en l'écorce qui autrefois l'enveloppait. À l'apogée du baroque, on ne voit plus voler que d'étranges suaires parfois garnis en bas de deux pieds. La faculté de s'élever dans les airs correspondait à un penchant vers l'abstraction. L'aspect corporel s'était transposé en enveloppe, en revêtement qui, dans l'air, produit un son plus bruissant, plus aérien que la chair pesante. Le tissu peut se gonfler, faire des plis. On est donc en droit de conclure que les draperies, une surenchère souvent maniériste survenue à bien des époques, représentent l'apothéose du vol. Les draperies constituent le plus haut degré de légèreté, elles signifient la libération de toute pesanteur. Ce serait pourtant une erreur de croire qu'on a atteint ainsi la plus haute faculté humaine qu'est le vol. En matière d'aéronautique, il y a un état encore plus élevé, que d'ailleurs certains artistes baroques avaient atteint. Nous en avons trouvé des exemples dans notre collection. Le trait se libère de l'objet, le geste du dessinateur se délivre de la tâche de représenter quelque chose, y compris les draperies, les plis des étoffes bruissantes. À l'époque baroque, on trouve déjà des dessins où les lignes volent, dansent, vacillent au-dessus des feuilles, presque libérées et sans entraves. "
" Nous avons ouvert un bureau pour le développement de la faculté humaine de voler, ajouta l'autre. Ce serait très facile de partir de là. " Si je voulais essayer un jour de voler, je devrais le faire depuis ce cabinet. Ils ont toujours très bien mené leurs entreprises à partir de là. À la fin, au musée, ils ne marchaient plus, ils volaient. On devrait s'en tenir à ses propres rêves de vol, m'expliqua-t-il. Pour pouvoir voler, il fallait croiser les bras, poser ses mains sur les avant-bras de manière décontractée, regarder en soi-même : on découvrait alors d'immenses espaces vides, on voyait en soi un vide immense et c'est ce qui vous rendait léger et vous permettait de décoller. De nombreuses époques ont fait ce rêve pubertaire, pas seulement le baroque, " affirma-t-il. Par exemple au deuxième étage, avant l'art des années 1950, vous pouvez très facilement vous envoler. Comme terrain d'aviation, nous avons aménagé une grande dalle grise sous trois sculptures de Kricke, comme piste de décollage pour des essais de vol au XXe siècle. Si l'on hésite encore, on peut s'inspirer d'un film de Paik sur les tentatives de vol de Kricke et que nous montrons également. À certaines époques, l'art a souvent eu la tête dans les nuages. Nous en avons trouvé de nombreuses preuves dans les caves, par exemple Panamarenko, une variante moderne de cet aérostier impénitent qu'était Léonard de Vinci, ou les informalistes allemands ou encore la magnifique paroi de photographies de Blume où l'on voit même un salon allemand s'élever dans les airs. "
Quand ils étaient inspirés, ils se déplaçaient dans le musée en volant, répéta le plus petit. Ils planaient souvent, ce qui n'allait pas sans quelques chutes, il devait bien le reconnaître. Ils tombaient régulièrement et se faisaient mal. Par exemple, ils dégringolaient chaque fois qu'ils rencontraient un restaurateur lors de leurs vols à travers le musée. Alors qu'eux, à l'instar des artistes et des gens inspirés, ils planaient, les restaurateurs, eux, marchaient ostensiblement sur le sol. Ils chutaient certes quand ils croisaient un restaurateur, mais aussi et surtout en rencontrant un magasinier. Ce genre d'incidents étaient montrés à plusieurs reprises dans le cabinet des vols, comme d'ailleurs leurs propres chutes.
" Il est bientôt midi, dit le plus grand, interrompant le récit de son voisin à propos des vols. Où allons-nous manger ? Tu sais qu'à midi j'ai toujours une faim terrible. " Son interlocuteur leva les bras au ciel en signe de désespoir et se tourna vers moi : " J'entends cette phrase tous les jours. Tous les jours, peu avant midi, retentit cette phrase. Depuis que nous travaillons ensemble au musée, depuis que nous sommes assis ici, mon ami ne pense qu'à manger. Déjà à l'époque, lors de l'aménagement, aux environs de midi revenait cette remarque sur sa faim. Nous étions en plein travail et il voulait toujours tout laisser en plan pour aller manger. Et pas question qu'il y aille tout seul, il insistait pour que je l'accompagne. Il ne pouvait pas manger sans moi, affirmait-il, sans moi, il n'était pas à l'aise. Et vous voyez le résultat ! " Il me montra son ventre proéminent qu'il gonfla encore davantage : " J'ai grossi. Je suis devenu de plus en plus gros. Je suis devenu énorme parce que je dois tous les jours aller manger avec mon ami. Et jetez un œil sur mon ami, mince comme un fil. Grand et mince. Année après année, nous mangeons la même chose et lui, il maigrit et, moi, je grossis. Je vous le dis, après le plat de résistance, il prend toujours encore un pudding. Autrefois, je me laissais convaincre d'en prendre un aussi, mais j'ai abandonné. Et, malgré cela, je grossis toujours et lui il maigrit. " Se tournant vers son ami, il lui dit pour le calmer : " Bien sûr, nous allons tout de suite manger. " Mais avant qu'ils ne partent, il voulait encore me raconter une histoire à propos du musée des artistes, me dit-il en posant la main sur le bras de son ami : " Laisse-moi encore raconter la chose la plus importante, ensuite nous irons manger. " Son air devint soudain plus sérieux et il me déclara en baissant le ton, d'une voix presque solennelle : " Le Saint-Esprit est descendu sur le musée des artistes. Un signe du ciel ", affirma-t-il d'une voix douce. Cela voulait dire quelque chose. Le Saint-Esprit avait béni leur travail une fois fini. " Il n'y a pas de hasard ", déclara-t-il en extirpant de la poche de son manteau une photo toute froissée. Il me la tendit en disant : " Vous voyez le Christ dans la vitrine ? Il date du XIIe siècle, un crucifix magnifique, une pièce bouleversante. Je l'ai toujours beaucoup aimé, c'est l'un des plus beaux objets du musée. Nous avons gardé ce crucifix pour la bonne bouche. Notre travail était presque terminé, nous l'avons accroché dans la vitrine, comme couronnement de notre tâche nous avons disposé la figure du Christ dans la vitrine prévue à cet effet. " Il se pencha vers moi par-dessus son ami et poursuivit son récit sur un ton nettement différent : " Lorsque nous eûmes installé le crucifix, nous nous sommes reculés pour en examiner la disposition. Nous avons constaté que c'était bien. À ce moment-là nous entendîmes un bruissement au-dessus de nous dans la salle ; en regardant en l'air, nous aperçûmes une colombe. Elle voletait au-dessus de nous dans le musée. Personne ne savait comment elle avait pu entrer. L'oiseau décrivait des cercles au-dessus de nos têtes et finit par atterrir sur la vitrine abritant le crucifix. Vous voyez la colombe ? me demanda-t-il en la désignant du doigt. Vous la voyez ? Elle est sur la vitrine, juste au-dessus du crucifix ! " Je pouvais en effet distinguer clairement la colombe sur la photo, juste au-dessus du Christ en croix. " Le Saint-Esprit est descendu sur le musée des artistes, " chuchota-t-il. " Maintenant, j'ai vraiment faim ! s'écria son ami, nous tirant de notre recueillement. Je veux manger quelque chose. " En soupirant, le gros me prit la photo des mains et la remit dans la poche de son manteau. " Ignorant ! " grommela-t-il en s'adressant ensuite à moi : " Vous pouvez vous faire une idée du mal que j'ai eu à mener à bien un travail aussi difficile et sérieux avec lui ! Il s'agissait d'art et lui ne pensait qu'à manger ! " Il contempla ensuite son ami affamé d'un air amical et le rassura : " Bien sûr, nous allons maintenant manger, je sais que tu as faim. Allons-y. Nous devons toutefois d'abord prendre congé de notre charmant interlocuteur. " Je regardais les deux hommes traverser d'un pas lent la cour déserte. Malgré des manteaux assez semblables, ils formaient un couple très disparate. L'un grand et mince, l'autre petit et rond.






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