Thomas Huber

Discours tenu le 17 janvier 1998 à l'Akademie der Künste de Berlin à l'occasion d'une assemblée du Deutscher Künstlerbund.La conférence était illustrée de 28 diapositives en couleurs. Il va en forêt, dit mon frère. Il va souvent en forêt.

Mon frère dans la forêt






Il va en forêt, dit mon frère. Il va souvent en forêt. " Je me rends dans la forêt, affirme mon frère, dès que j'en ai l'occasion. J'y vais pour réfléchir. " Il marche dans la forêt, affirme-t-il, parce qu'il ne peut pas réfléchir assis. Il ne peut pas penser à l'art dans la position assise. Voilà pourquoi il marche, pour penser à l'art. En forêt, prétend mon frère, il peut marcher en pensant à l'art. Il se rend en forêt comme s'il rendait visite à l'art. Il va dans la forêt pour rendre visite à l'art. " Je préfère me rendre en forêt, affirme mon frère, plutôt qu'à des réunions. " S'il devait choisir entre une réunion avec des collègues et la forêt, il opterait pour cette dernière. Il préfère apporter l'art dans la forêt plutôt que dans une réunion. Car lorsqu'il l'apporte dans une réunion, il lui tombe toujours des mains. " Lors de réunions avec des collègues, affirme mon frère, l'art me tombe toujours des mains. " À chaque réunion, l'art lui est tombé des mains, il lui a pour ainsi dire, échappé. C'est dû, déclare mon frère, à ce que ses collègues qui ont apporté l'art, l'ont également laissé tomber. Et donc lui, effrayé par les nombreuses chutes, a également laissé tomber l'art, son art. Son art a donc toujours subi des dommages lors des réunions, son art s'est toujours retrouvé par terre, affirme mon frère. Par prudence et avec discernement, il ne porte plus son art qu'en forêt, il ne le transporte plus en pensée qu'en forêt, là, il ne lui jamais est tombé des mains. Donc, pour penser à l'art, il se rend en forêt. En fait il pense toujours à l'art, il ne pense à rien d'autre. Il y pense en faisant des courses ou en préparant le déjeuner pour sa famille. Mais ses pensées vont le plus loin quand il se promène en forêt. C'est là qu'il pénètre le plus profondément dans l'art. La forêt est certes parfois obscure mais il y a aussi de splendides perspectives sur des clairières d'un vert resplendissant. Il y savoure le vert des feuillages, l'air entre les feuilles et surtout la possibilité d'errer sans fin alors que, dans les réunions, il faut toujours s'asseoir et qu'il est incapable de penser assis. " Dans les réunions assises, déclare mon frère, je suis fatigué dès le début. " Dès la lecture de l'ordre du jour, il est las et les " questions diverses " le trouvent toujours endormi. " Dans les réunions, la fatigue m'empêche de penser, prétend mon frère, dans les réunions, je ne suis en fait capable que d'avaler. On ne peut pas imaginer ce que j'ai dû avaler au cours des réunions. " On y dit tant de choses indicibles, affirme mon frère, qu'il ne peut qu'avaler. On y parle d'art d'une manière qu'on ne peut qu'avaler si bien qu'il a dû quitter prématurément toutes les réunions à cause d'un hoquet. " Je suis allé à toutes les réunions avec la ferme intention de rester jusqu'à la fin mais j'ai dû les quitter avant la fin, à cause de mon hoquet. " Dans la forêt, il n'a jamais souffert de hoquet, il n'y a jamais laissé tomber l'art et il n'y est jamais fatigué. " Cela est dû au fait qu'en forêt je peux réfléchir et que je ne dois pas y parler d'art alors que, dans les réunions, on ne cesse de parler de l'art mais qu'on n'y réfléchit pas, " déclare mon frère. C'est pourquoi il est impossible de le convaincre de participer à nouveau à une réunion. Il fait piètre figure dans les réunions, il n'est pas fait elles car, soit il s'y endort, soit il y laisse tout tomber, c'est-à-dire qu'il laisse tomber l'art, soit encore il dit ce qu'il ne faut pas car comme il pense à ce qu'il ne faut pas, il dit ensuite ce qu'il ne faut pas ; or on ne dit jamais que ce que l'on pense, et lui, il considère son expérience tout autrement que les autres personnes de la réunion ; si tant est qu'il arrive à penser au cours d'une réunion et qu'il n'est pas en train de ramper sur le sol à la recherche de l'art qui lui a échappé dès le début, il pense semble-t-il différemment des autres à l'art. En fait, lors de réunions, l'art n'est pas le seul à se retrouver par terre, il rampe lui aussi sur le sol entre les sièges pour ramasser l'art qui lui est tombé des mains. " Non, avoue mon frère, je ne suis pas fait pour les réunions car je suis un homme taciturne. Je ne parle pas, " affirme mon frère. Quand il est invité à des réunions, il répète toujours qu'il ne parle pas. Il l'a affirmé publiquement lors de réunions et à sa femme également il n'a cessé de l'avertir qu'il ne le disait qu'une seule fois, qu'il ne voulait rien dire et qu'il ne voulait pas le répéter une seconde fois, qu'il ne voulait rien dire, qu'il était un homme taciturne et que c'est la raison pour laquelle il aimait se promener en forêt. En effet, la forêt est aussi taciturne que lui. Lui et la forêt se comprennent en silence, prétend mon frère. Si les réunions étaient aussi silencieuses que la forêt et que chacun de ses collègues était aussi grand qu'un arbre, les réunions seraient un endroit aussi propice que la forêt et l'on pourrait y écouter le même bruissement que dans les frondaisons au sommet des arbres et il pourrait de temps à autre y regarder une clairière comme il le faisait ici à travers les arbres pour apercevoir un pré verdoyant. " Mais dans les réunions, déclare mon frère, on ne se tait pas, on parle. " Dans les réunions, on parle d'art, c'est du moins ce qu'il supposait et ce qui était annoncé. " Mais, prétend mon frère, ce n'est pas vrai. Dans les réunions, on ne parle pas d'art mais de tout autre chose. Car il est impossible de parler d'art. On ne peut pas parler d'art, car alors il faudrait parler de l'œuvre d'art. " Or il a toujours voulu parler de l'œuvre d'art, sa vie durant, il a voulu parler de l'œuvre d'art, sa vie durant, il a voulu discuter de l'œuvre d'art, non de l'art mais de l'œuvre d'art. Toutefois, déclare mon frère, il est impossible de discuter le l'œuvre d'art. Son expérience lui a montré que l'on ne peut discuter de l'œuvre d'art. Il est sans doute possible de discuter devant une œuvre d'art ou derrière elle ; il a déjà tenté les deux expériences. On peut aussi discuter à côté d'une œuvre d'art mais on ne peut jamais discuter sur une œuvre d'art. Cette discussion passe toujours à côté d'elle qui se dérobe, elle échappe à toute discussion, ce discours ne peut l'atteindre. Voilà pourquoi il ne se rend plus aux réunions : tous y vont pour discuter enfin de l'œuvre d'art, c'est-à-dire de l'essentiel, du cœur de l'art ; aussi passent-ils toujours à côté parce que l'essentiel ne se laisse pas saisir dans une discussion. C'est pourquoi il est toujours fatigué dans les réunions, tout de suite fatigué. La fatigue lui enlève toute force et l'art lui tombe des mains, de fatigue. Voilà pourquoi on ne l'aperçoit jamais aux réunions. Même s'il y est présent, on ne le voit pas parce qu'il cherche son art, il est par terre à sa recherche. Dans les réunions, il est toujours par terre à le chercher. Il rampe sur le sol pour retrouver son art, qu'il a laissé tomber. Dans les réunions, il plonge toujours dans les profondeurs, sous les tables. Là, parmi les pieds des sièges, les manteaux et les sacs posés à terre, il cherche l'art qu'il a laissé tomber. Pendant qu'au-dessus de lui on tente de discuter de l'art comme de quelque chose d'important, il essaye lui, en bas, de distinguer son art, qui lui a échappé, de l'art de ses collègues, que ceux-ci ont aussi fait tomber et qui gît sur le sol mêlé aux autres. Que l'on essaie donc, se plaint mon frère, de reconnaître, de retrouver son propre art, dans la pénombre, sous les sièges, au milieu des sacs, des serviettes, des manteaux et des tasses à café, coincé entre les jambes et les pieds. Pendant qu'au-dessus de lui la tentative de parler de l'œuvre d'art aboutit à une première crise à cause de l'impossibilité fondamentale de cette entreprise, il se faufile, lui, par terre, les genoux endoloris et les mains sales, à la poursuite de son art. Comme au-dessus de lui, on s'est aperçu entre-temps que l'œuvre d'art échappe à toute discussion - une constatation qu'il a faite, lui, depuis longtemps -, ses collègues y débattent finalement du thème qu'ils ont envie d'aborder depuis longtemps, des expositions. Il n'est pas de thème, affirme mon frère, dont les artistes discutent plus volontiers que des expositions. Alors que lui est toujours encore occupé à chercher l'art, les autres, au-dessus de lui, traitent déjà des expositions. En fait, il en est toujours à chercher l'art en bas quand, en haut, les autres parlent déjà des expositions. Tandis que lui cherche l'art dans l'obscurité sous les sièges, ils se trouvent, eux, dans la lumière des choses publiques. Il est encore pris de panique de ne pas retrouver l'art perdu quand les autres discutent déjà de sa présentation. Pendant qu'au-dessus de lui, on débat des dates, des textes de catalogue et de surfaces d'accrochage, il rampe dans la poussière à la recherche de l'art. Toutefois, affirme mon frère, on peut aujourd'hui trouver l'art aussi rapidement que l'on décide d'une exposition. D'aussi loin qu'il s'en souvienne, il fouille dans l'obscurité à la recherche de l'art tandis qu'au-dessus de lui on négocie déjà un art qu'il n'a pas encore trouvé. Auparavant, les galeristes étaient assis au-dessus de lui et fixaient les prix de tableaux qu'il ne trouvait nulle part. S'il avait encore eu les tableaux, s'il les avait encore eus avec précision dans l'œil, il n'aurait plus été en mesure de les trouver en entendant les prix articulés au-dessus de lui. S'il avait écarté plus tôt les manteaux, les sacs et les serviettes des galeristes - en particulier des femmes, car celles-ci ont toujours d'immenses sacs en cuir souple - pour y trouver son art, s'il l'y avait cherché sous toutes les affaires déposées à terre, cela serait aujourd'hui différent. Aujourd'hui, prétend mon frère, les femmes galeristes n'occupent plus les sièges au-dessus de lui, ce sont les commissaires d'exposition qui discutent avec les sponsors des expositions. " Je regrette, avoue mon frère, le temps où les femmes galeristes occupaient encore les sièges au-dessus de moi. " D'une part, il était beaucoup plus intéressant de se faufiler entre leurs jambes plutôt que de devoir se frotter aux pantalons des sponsors. D'autre part, celles-ci ne demandaient que les tableaux qu'elles pouvaient vendre, alors que les commissaires d'exposition commandent des expositions complètes. " Et où trouver si rapidement toute une exposition, se plaint mon frère, surtout maintenant qu'on ne trouve plus les gros sacs pleins d'argent des femmes galeristes ? " Mais même sous les plus gros de leurs sacs, il est difficile de trouver une exposition, il l'avait déjà constaté lors de vaines recherches. Trouver une exposition est du domaine de l'impossible, affirme mon frère. Quand il songe que des collègues d'il y a cent ans, avec tous les tableaux qu'ils avaient pu trouver, avaient pu organiser une seule exposition, l'exposition de leur vie, suffisante pour remplir un musée de taille moyenne ! Et lui, il devait trouver annuellement une exposition pour garnir des salles si vastes qu'il faut un vélo pour les parcourir d'un bout à l'autre. " En forêt, déclare mon frère, il m'arrive de trouver un tableau, cela m'est parfois arrivé de rencontrer tout à fait fortuitement un tableau. " De son plein gré et en toute liberté, un tableau s'était montré à lui dans la forêt et mon frère l'avait alors emporté. Mais jamais encore une exposition tout entière n'avait croisé son chemin. Il pouvait se promener aussi souvent qu'il voulait en forêt, il n'en rencontrerait certainement jamais. " J'ai trouvé bien des choses en forêt, " déclare mon frère, plongé dans ses pensées et de manière tout à fait naturelle mais il sait parfaitement qu'il ne tombera jamais sur une exposition. Cependant, il lui faut absolument en trouver une, affirme mon frère, aussi se demande-t-il d'ores et déjà s'il ne doit pas aller se promener ailleurs pour peut-être y trouver des expositions ; on ne lui demandait en effet plus que des expositions. On ne lui demandait plus d'œuvres isolées. " Les artistes font aujourd'hui des expositions, prétend mon frère. Ils ne font plus des œuvres. Aujourd'hui, les artistes publient, ils ne se promènent pas en forêt. Un artiste ne travaille plus, il publie. " S'il avait fait jusqu'alors quelque chose uniquement pour vérifier si son idée était juste, il devait maintenant en tirer une position, une ex-position. Actuellement, une œuvre doit présenter bien. À un moment ou un autre, nous, les artistes, nous devrons présenter bien, les choses vont en arriver là ; pour réussir, il faudra avoir de belles jambes. " Lorsque cette histoire d'exposition a commencé, raconte mon frère, je me suis demandé si les intermédiaires de l'art, les gens des musées et les organisateurs d'exposition, n'allaient pas être fâchés si les artistes leur enlevaient leur travail, l'organisation de l'exposition. " En préparant des expositions, il avait toujours au moins essayé de faire participer le commissaire de l'exposition à ce travail. Mais, affirme mon frère, cela n'avait pas été possible. L'organisateur de l'exposition avait dû veiller à l'aménagement des locaux. Tous les organisateurs d'expositions doivent s'occuper de la transformation, de la construction ou de l'agrandissement de leurs locaux. Ils n'ont pas de temps à consacrer aux expositions. Il s'était fait du souci pour rien. Les commissaires d'exposition ne s'intéressent en fait plus aux expositions, ils ont une tâche beaucoup plus intéressante ; lui-même, comme artiste, a aujourd'hui une autre mission, celle d'organiser des expositions puisqu'il ne peut plus faire d'œuvres. Les commissaires d'exposition n'organisent donc plus d'expositions, ils construisent des musées. Il s'agit là, prétend mon frère, d'un intéressant transfert des responsabilités dans le domaine du fonctionnement de l'art, on peut même parler d'un transfert de la culture en général. Que l'on veuille bien examiner sous cet angle la répartition des responsabilités culturelles. Le directeur de musée n'organise plus d'exposition, il construit des bâtiments et, pour trouver de l'argent pour la construction, il parle avec les politiques voués à la culture. Promettant alors au directeur de l'argent qu'ils n'ont pas, ces politiciens s'adressent donc ensuite, soutient mon frère, aux hommes d'affaires, réputés pour avoir de l'argent. Mais ces derniers ne donnent pas aux politiciens l'argent qu'ils détiennent, ils négocient avec eux d'avantageuses méthodes de déductions fiscales. Ces procédés sont toutefois si sophistiqués et opaques qu'ils ne les comprennent pas eux-mêmes. Aussi les hommes d'affaires se tournent-ils vers les audits et ces audits, déclare mon frère, permettent alors à l'art d'exister. " Ce sont les audits, affirme mon frère, qui permettent à l'art d'exister. Ils sont en effet tout à fait objectifs et ne s'en laissent pas conter. C'est pourquoi, prétend mon frère, les audits ont tout de suite remarqué que, dans le monde de l'art, l'art ne joue aucun rôle, que, dans ce transfert de responsabilités, on avait oublié l'art. Dans cette succession d'interventions il y avait certes l'exposition, il y avait bien le local dans lequel on exposait, un local magnifique, entièrement neuf, on trouvait aussi les sponsors grâce auxquels, semble-t-il, tout cela était possible, mais de l'art, point ! " Cela pose bien sûr un problème, déclarent les audits au dire de mon frère. Mais si des visiteurs fréquentent le musée, affirment les audits à en croire mon frère, s'ils viennent nombreux, bien plus nombreux qu'avant, alors l'art est possible. Car si tant de visiteurs affluent, prétendent les audits d'après mon frère, et paient leur entrée, il doit bien y avoir de l'art à voir ; aucun homme sensé ne paie pour quelque chose qui n'existe pas. Et alors les audits comptabilisent, pour les hommes d'affaires, le nombre des visiteurs, en recourant à des méthodes, qu'ils affirment à ce que dit mon frère, scientifiques. Et ainsi l'art est à nouveau présent, déclare mon frère. L'art est revenu par-derrière, par l'autre extrémité. Et de cette manière, affirme mon frère, les audits tombent d'accord avec les spécialistes de l'art. Deux méthodes scientifiques différentes, l'économique et l'artistique, parviennent ainsi au même résultat. Les recherches les plus récentes en matière de sciences de l'art démontrent que le visiteur fait l'œuvre d'art, assure mon frère. Ce n'est pas l'artiste qui fait l'œuvre d'art, affirment selon mon frère les spécialistes de l'art, c'est le spectateur. À y regarder de plus près, l'œuvre d'art est le discours que le public tient à son propos. L'œuvre d'art est fonction d'une idée. Cette idée se déploie dans la conversation, dans le jeu des intérêts divergents, elle s'épanouit donc bien mieux dans le discours mondain que dans un concept artistique lié à un lieu, à la matière. L'œuvre d'art est aujourd'hui obsolète et donc également l'artiste en tant qu'individu car il ne peut plus longtemps prétendre concrétiser l'idée d'art, prétendent les spécialistes de l'art au dire de mon frère. La science est donc venue à bout de l'art, non en tant que philosophie mais sous sa forme d'analyse de l'économie et d'esthétique de la réception, prétend mon frère. Une fois que l'on a pris conscience de cela, affirme mon frère, on ne peut plus rien faire d'autre que se promener dans la forêt. Les artistes sont cependant eux-mêmes responsables de cette situation : ils ont commis l'erreur, soutient mon frère, de ne plus croire à l'œuvre d'art. On peut certes, comme il l'a exposé, ne pas parler de l'œuvre d'art mais y croire. Mais les artistes ont abandonné cette foi secrètement active au profit de l'exhibition publique de l'œuvre d'art et mon frère reconnaît en éprouver de la honte. Et quand il se promène aujourd'hui dans la verte forêt, celle-ci en devient toute rouge de honte. La verte forêt est rouge flamboyant, il a donc honte quand il se promène en forêt.

Das Meer - © Thomas Huber / VG Bildkunst
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