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Thomas Huber
Le École des beaux-arts
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L'École des beaux-arts, une satire
Permettez-moi de rappeler ici un accident qui s'est produit il y a longtemps
dans une École des beaux-arts. À l'époque, tout le monde en a parlé. L'établissement
concerné faisait l'objet de toutes les conversations. Le responsable de cette
catastrophe était S., l'un des enseignants, peintre et professeur d'École supérieure
des beaux-arts. Lors du procès qui a suivi, sa responsabilité a été dûment établie
et le tribunal l'a condamné à plusieurs années de détention. Les devoirs d'une
École des beaux-arts, c'est-à-dire les problèmes liés à l'art et à l'enseignement
sont souvent voilés par les théories ou par les méthodes pédagogiques, si bien
que les discussions à ce sujet passent trop souvent à côté de la réalité. En
évoquant cette malheureuse affaire, j'espère pouvoir donner un aperçu des contradictions
et problèmes inhérents à cette institution et amener ainsi la discussion plus
près des questions pratiques. Il m'a donc semblé que la meilleure solution était
de donner la parole au professeur et peintre en question, afin qu'il puisse
retracer les circonstances de la catastrophe devant un public de spécialistes
intéressés. J'ai demandé une autorisation de visite à la maison d'arrêt où il
est détenu et j'ai obtenu sans trop tarder une réponse favorable. Une longue
lettre émanant de ce professeur et peintre accompagnait l'autorisation officielle
; il s'y déclarait prêt à parler de l'accident. Il regrettait bien sûr, écrivait-il,
que notre conversation doive se dérouler dans une prison. Si cela m'était désagréable
- ce dont il ne doutait pas -, il ne pouvait que souligner que lui non plus
n'avait jamais pu s'habituer à cet endroit, se faire à la maison d'arrêt, pas
plus d'ailleurs qu'il n'avait pu s'accoutumer à la fréquentation d'une École
des beaux-arts. Il s'était à l'époque senti aussi prisonnier dans cet institut,
écrivit-il, qu'aujourd'hui dans sa cellule. Il avait toujours été captif des
rapports absurdes et obligatoires entre l'art et l'enseignement et il s'était
laissé empêtré inextricablement dans leurs liens. Comme on pouvait s'en apercevoir
à son lieu de séjour actuel, son acte de libération, sa tentative d'évasion
n'avait pas changé grand-chose à sa situation, à sa vie. La seule différence
était que les liaisons entre art et enseignement représentaient un joug de toute
une vie alors que son enfermement ici se terminerait dans un proche avenir.
La nomination comme professeur d'une École des beaux-arts en Allemagne était
une forme subtile de privation de liberté, affirma-t-il, il avait pris conscience
en prison que la nomination d'un artiste comme professeur d'une École des beaux-arts
signifiait en fait un asservissement contraignant et aliénant dans une tâche
insurmontable. Ce ne fut que dans une prison allemande qu'il avait pu se libérer
des chaînes d'une École des beaux-arts allemande et d'où, de surcroît, il allait
sortir dans un futur prévisible. Toutefois, écrivit-il, il ne voulait pas anticiper
sur notre conversation et se réjouissait de ma visite. Peu de temps après, je
lui rendis visite dans le parloir de la maison d'arrêt. Nous nous y entretînmes
longuement. Je vais tenter de reproduire ici nos propos dans la mesure où ma
mémoire me le permet. " Oui, affirma-t-il, une fois les salutations faites,
j'ai mis le feu à l'École des beaux-arts. Je l'ai incendiée et même réduite
en cendres. Je vais vous dire, déclara-t-il, une tel feu, vous n'en avez encore
jamais vu. " De sa vie, il n'avait vu un incendie comme celui de l'École des
beaux-arts. Les flammes, prétendit-il, s'élevaient haut dans le ciel. Elles
atteignaient presque les nuages. Jamais l'École n'avait été plus proche du ciel
qu'au moment où ses flammes grimpaient, hautes et claires. Tout au long de sa
vie professorale, il avait tenté de l'apercevoir, de la percevoir dans un contexte
significatif plus vaste mais ce n'est que lorsqu'il la vit s'élever complètement
dans les flammes, lorsque même les nuages rougeoyèrent dans le ciel au dessus
du bâtiment, qu'il avait pu enfin la distinguer dans toute son ampleur. L'École
s'est consumée jusqu'aux fondations, affirma-t-il. La toiture a complètement
brûlé ainsi que tous les plafonds intermédiaires. Toutes les boiseries, toutes
les huisseries, tout le mobilier de l'École. Tous les chevalets, les supports
et les plateaux en bois, les bancs et les tables à dessin se sont embrasés.
Les ateliers ont été la proie des flammes. Même les locaux administratifs ont
brûlé, brûlé longuement, prétendit-il, le feu y ayant trouvé suffisamment de
combustible. Les dossiers se sont enflammés, dit-il. Les rapports interminables,
les décrets, toutes les archives des examens, tous les procès-verbaux de nominations,
les procès-verbaux d'admissions, les procès-verbaux de commissions et de sous-commissions,
les procès-verbaux de séances de Sénat, tous les procès-verbaux de sessions
de concile, tout a été détruit par le feu. Les preuves innombrables de sa conscience
professionnelle, ses remarques dans les procès-verbaux des innombrables séances
de comité auxquelles il avait participé, tout a été anéanti par l'incendie,
assura-t-il. Ses contributions attestées dans la commission budgétaire, dans
la commission de planification, dans la commission d'études, ses interventions
orales dans les innombrables sessions de comité d'autogestion de l'École, ses
milliers de signatures sous des milliers de décisions, de communiqués, d'examens,
d'ordonnances, d'instructions, d'engagements et de contrats, tout a été réduit
à néant par le feu. L'École a brûlé jusque dans ses caves, affirma-t-il, les
caves en particulier se sont consumées longuement et avec persistance. Les résultats
des examens de toutes les années y étaient entreposés. Les résultats des épreuves
trimestrielles, des épreuves de trois ou de cinq jours, des épreuves trimensuelles,
des travaux des colloques entres maîtres et élèves, les diplômes de fin d'études,
les résultats des premiers examens professionnels des enseignants, tout a été
réduit à néant dans un flamboiement étincelant, déclara-t-il. La peinture à
l'huile brûle avec une facilité diabolique. La peinture sur la toile s'embrase
merveilleusement bien. Tout comme les aquarelles et tout ce qui est peint, dessiné
ou imprimé sur du papier se consume à la vitesse de l'éclair, continua-t-il.
La peinture, toute la peinture a été dévorée par les flammes en quelques secondes.
Les peintures ont dégagé une telle chaleur que toutes les installations et les
objets se sont aussitôt embrasés. La plupart étaient faits de bois ou de matériaux
facilement combustibles, affirma-t-il. C'est toutefois dans la section sculpture
que la fumée a revêtu les couleurs les plus fantastiques. L'incendie de cette
partie de l'École a pris les plus belles teintes et, hormis quelques magnifiques
pierres taillées et bronzes, les sculptures ont entièrement disparus. À sa grande
surprise, les nouveaux médias ont aussi bien brûlé que le reste ; il ne s'y
attendait pas et cela n'était pas dû uniquement aux photographies que, par commodité,
il rangeait parmi les nouveaux médias. Ces nouveaux médias, donc, ne se sont
pas contentés de brûler, ils ont explosé, affirma-t-il. Ils ont fait un vacarme
infernal. On a eu l'impression que l'École volait dans les airs à cause d'eux.
Les nouveaux médias n'ont pas seulement propagé l'incendie, ils ont fait exploser
l'École dans les airs. En examinant les faits a posteriori, toutes les catégories
ont aussi bien brûlé les unes que les autres et, ce qui ne s'était pas vu depuis
longtemps dans une École des beaux-arts, les différents genres ont brûlé à l'unisson,
ils se sont embrasés les uns les autres. Son atelier a brûlé le premier, déclara-t-il.
Ce fut dans sa salle que le feu a pris. On prend toujours son propre travail
comme point de départ, prétendit-il. La base de l'activité de professeur se
fait dans son propre atelier. Ou bien le feu démarre là, ou bien ça ne brûle
même pas. Le feu s'est sans doute déclaré dans ses propres tableaux, ils ont
constitué le point de départ, le lieu de l'activité artistique fondamentale
d'une École des beaux-arts. Quand on s'occupe d'images, avait-il répété sans
cesse à ses étudiants, on a besoin d'un concept. Sans cette idée fondamentale,
sans un concept de l'image, c'est-à-dire sans une vision de celle-ci, il est
impossible de faire des tableaux, il l'avait sans arrêt répété à ses étudiants,
m'affirma-t-il. Pour son malheur, avoua-t-il, il avait deux concepts, deux conceptions
de l'image, deux visions de celle-ci ; on pouvait en toute justice lui reprocher
cette indécision, mais on arrivait trop tard, car il s'était déjà fait ce reproche
depuis longtemps, prétendit-il. Il se torturait lui-même par le fait d'avoir
deux conceptions de l'image. Une froide et une chaude. Une de feu et l'autre
aqueuse. Au début de son enseignement à l'École, il s'était entièrement concentré
sur sa conception froide. Au début, à sa venue à l'École, il avait été un artiste
froid. " J'étais un artiste froid, prétendit-il, mais il ne faut pas se méprendre.
Il convient de relier ceci avec la froideur de l'eau claire et fraîche. Avec
la clarté de l'eau claire et fraîche. Ma conception de l'image, déclara-t-il,
correspond à la fraîche clarté de l'eau froide. Cette conception est en fait
une conception de pureté. " Cette conception de la clarté était essentiellement
une conception de la propreté, dit-il. Il avait débuté à l'École avec une conception
de la propreté. " Et, prétendit-il, l'École était le contraire de ce que j'imaginais.
Elle était sale. Sale et désordonnée. " Il ne connaissait, affirma-t-il, aucun
endroit au monde aussi sale et désordonné qu'une École des beaux-arts. Elles
sont les endroits les plus sales et les plus désordonnés de la terre. La saleté
qui y règne est la plus sale et la plus désordonnée qui soit. Quand l'on entre
dans un atelier de l'École, on est frappé par sa saleté, on est effaré devant
la vision de cette saleté, déclara-t-il. Cette saleté n'était pas seulement
la plus crasseuse, elle était aussi la plus rapide. Si on balayait cette crasse,
et au début Dieu sait qu'il n'avait fait que récurer l'École, qu'il n'y entrait
que pour balayer, la saleté y réapparaissait instantanément, en un tour de main.
Et, affirma-t-il, la saleté n'y est pas seulement rapide, elle est aussi dangereuse,
sournoisement dangereuse car elle vous rend dépressif. Celui qui séjourne dans
une École des beaux-arts, devient immédiatement dépressif. Cela provient de
la saleté et il l'avait toujours affirmé, prétendit-il. La saleté d'une École
des beaux-arts ne se contentent pas de salir les vêtements, elle salit l'âme,
il n'avait pas cessé de le proclamé. La crise de signification puis la crise
de vie et enfin la crise des études dans une École des beaux-arts, ce symptôme
dont tout le monde souffre une fois là, provient de la saleté qui y règne. La
crise de l'art naît dans la crasse de l'École des beaux-arts. Cette saleté présente
un danger pour l'âme, avait-il toujours prévenu, dit-il. Les conditions hygiéniques,
les conditions hygiéniques de l'âme y sont catastrophiques, avait-il toujours
mis en garde. Dès le début, il avait entrepris la lutte, le combat contre la
saleté qui y régnait. Avec sa conception de la clarté, avec sa vision de la
pureté qui découlait de sa conception de l'image - on aurait d'ailleurs pu facilement
la qualifier de conception de la propreté, il n'y voyait pas d'objection -,
avec sa conception de la propreté donc, il avait lutté contre la saleté de l'École
des beaux-arts mais, avoua-t-il, il avait perdu la bataille. Avec ses conceptions
pédagogiques en guise de conception de la clarté et donc de propreté, il avait
finalement sombré dans la saleté qui régnait là. Et, prétendit-il, en sombrant,
il avait entraîné avec lui son concept pédagogique, sa conception de l'art.
Les deux, sa conception de l'art et la conception pédagogique qui en découlait,
avaient été englouties par la saleté de l'École des beaux-arts. Cela n'aurait
servi à rien, prétendit-il, de défendre sa conception de la clarté grâce à un
concept séculaire. Sa conception de la pureté, avait-il toujours affirmé, était
le concept de pureté des temps modernes. Sa vision de l'image comme conception
de la pureté était une idée moderne. L'espace pictural aménagé, propre, badigeonné
de blanc était la conception picturale moderne. Le concept de propreté est un
concept moderne, avait-il toujours déclaré. Et sa conception de la clarté, héritée
des modernes avait été souillée par la crasse de l'École des beaux-arts, salie
au point qu'il n'avait plus pu reconnaître ses propres tableaux. Sa vision picturale
en avait été brouillée. Sa conception picturale ainsi que celle des modernes
avait été traînée dans la crasse. Et les modernes n'avaient pas survécu à cette
souillure. Comme ses tableaux étaient devenus si laids à cause de cette saleté
et qu'il n'y avait aucun remède pour les rendre à nouveau présentables, comme
sa conception de la clarté avait échoué car c'était un concept froid, il avait
tenté sa chance avec un concept chaud. Il avait essayé de s'attaquer par le
feu à ses tableaux souillés par la crasse de l'École. " J'ai chauffé mes tableaux,
avoua-t-il. Je ne voyais pas d'autre moyen. J'ai mis le feu à mes tableaux,
dit-il. La raison en a été la saleté qui régnait dans l'École, mais aussi la
prise de conscience de mon échec avec un concept froid en guise de conception
pédagogique. Voilà pourquoi j'ai chauffé mes tableaux et j'en viens ainsi à
parler de la catastrophe. Le feu, déclara-t-il, ne s'est pas cantonné aux tableaux,
il s'est échappé de l'espace pictural. Le feu s'est répandu hors de l'espace
pictural et s'est attaqué ensuite à l'École. " Le feu n'était pas resté dans
le tableau, où il aurait facilement pu le contrôler ; il en était sorti et s'était
répandu à la vitesse de l'éclair dans toute l'École car il en avait perdu le
contrôle. Au moment où le feu est sorti des tableaux pour s'attaquer au bâtiment,
il en avait perdu le contrôle. Alors l'École se consuma entièrement, avoua-t-il.
Il avait commis une erreur fondamentale, une faute de raisonnement, un défaut
de conception, reconnut-il. Il avait intégré sa conception de l'espace pictural
à la structure de sa conception pédagogique. Il avait construit l'espace de
ses tableaux à l'intérieur de son modèle pédagogique, oui, il avait emboîté
les deux sphères. Le feu avait donc pu facilement se propager de l'une à l'autre.
De même que la saleté de l'École s'était auparavant communiquée à ses tableaux,
le feu de ses tableaux s'était ensuite disséminé dans les bâtiments de l'École.
Les deux catastrophes, affirma-t-il, étaient dues à une inattention de sa part,
on pourrait presque dire, à une erreur de conception architectonique, à une
négligence coupable dans l'application des règles de sécurité les plus élémentaires.
Pour le second accident, l'incendie, il moisissait aujourd'hui en prison, pour
le premier, c'est l'École des beaux-arts qui devrait en fait y croupir. Elle
l'avait en effet, lui et les modernes, toujours entraîné dans la crasse, prétendit-il,
mais malheureusement cela n'était pas passible d'incarcération. Il se consolait
cependant avec la conviction profonde de l'enfermement de longue date de l'École
; elle n'était pas seulement une prison, elle croupissait dans son propre emprisonnement,
affirma-t-il. Lui, il en sortirait un jour, libre, alors que l'École ne serait
jamais libérée. Comme évoqué auparavant, elle avait brûlé à cause de son erreur
de raisonnement à lui, de sa conception erronée, et il en avait naturellement
éprouvé alors une grande frayeur. Lors de l'incendie, il avait bien sûr eu peur
pour sa vie mais il avait également pensé aux autres, aux étudiants, à ses collègues,
aux autres professeurs de l'École. Et, souligna-t-il, il avait aussitôt parcouru
en courant les bâtiments en flammes à la recherche des étudiants et des professeurs
qui auraient pu se trouver en détresse à cause de l'incendie. Il avait appelé,
crié, affirma-t-il, il avait arpenté en hâte les couloirs en feu, il avait vérifié
en courant les ateliers en proie aux flammes. " À la course, j'ai fait le tour
de l'École en feu, prétendit-il, mais je n'ai trouvé personne, pas une âme.
L'École était vide. Il n'y avait aucun professeur des beaux-arts, aucun étudiant
des beaux-arts dans toute l'École. Elle brûlait un jour de semaine tout à fait
habituel et pourtant elle était vide. Elle était en feu de la cave au grenier
et aucun professeur, aucun étudiant n'a brûlé, dit-il. En effet, les Écoles
des beaux-arts sont toujours vides, notoirement vides. Certes, il y a des professeurs
et des étudiants, mais dans les moments décisifs, ils sont toujours ailleurs,
affirma-t-il. Les Écoles des beaux-arts sont des lieux abandonnés. Quand on
en visite une, on s'aperçoit bien qu'il a dû un jour s'y passer quelque chose,
mais que le jour où on est là, il ne se passe rien. Le travail dans une École
des beaux-arts appartient toujours au passé. Autrefois, on y a travaillé - toute
personne que l'on questionne à ce sujet peut le confirmer -, mais en ce moment
personne n'y travaille, ils sont toujours momentanément absents ou malades ou
ils assistent à un séminaire ou ils rédigent chez eux un travail théorique ou
ils sont en proie à une crise artistique. " La seule chose que l'on trouve toujours
dans une École des beaux-arts, affirma-t-il, c'est la saleté, il l'avait d'ailleurs
déjà proclamé. La crasse y était une présence permanente impossible à chasser.
Et cette saleté avait assimilé cette absence notoire de professeurs et d'étudiants,
elle l'avait véritablement aspirée, la crasse de l'École des beaux-arts somnolait
dans cette absence notoire. " La crasse de l'École, prétendit-il, est la substance,
l'essence de cette absence éternelle, tolérée depuis toujours, au sein de l'École.
" La seule chose, affirma-t-il, à avoir brûlé en ce jour funeste, c'était la
saleté de l'École des beaux-arts. Il déplorait l'incendie, il l'avait tout de
suite et dès le début regretté. " Je suis conscient de ma faute, déclara-t-il.
C'est une erreur de raisonnement. Et cette erreur de raisonnement m'a conduit
à erreur de conception. Je me suis laissé aller à la témérité de penser pouvoir
transformer la conception de l'art en conception pédagogique. Je croyais être
capable de faire évoluer ma conception picturale, c'est-à-dire artistique, en
concept pédagogique voire en concept d'une École des beaux-arts, admit-il. Résultat
: d'une part, mes tableaux ont été souillés, d'autre part, l'École a été anéantie.
" Son erreur de raisonnement, sa faute de conception avait cependant fait d'autres
victimes, en plus grand nombre, mais il n'en avait pas encore parlé. Il n'avait
pas encore évoqué les étudiants de l'École des beaux-arts. La transformation,
la coupable transmutation de la conception de l'art en conception didactique
avait conduit les étudiants, tels des poules aveugles devant un immense et sombre
abîme. Et la plupart du temps, pas même quand ils auraient tout juste eu le
temps d'ouvrir les yeux avant de tomber, à la fin de leurs études, ils se précipitaient
inconscients dans ce gouffre. Aveuglé par les compromis, abusé par les efforts
pour concilier la conception de l'art à la pédagogie, il poussait les étudiants
à leur perte. Cette perdition, affirma-t-il, consistait à leur faire croire
non seulement en une conception pédagogique, didactique mais aussi à des perspectives
professionnelles. Et on ne s'était pas arrêté en si bon chemin, on avait encore
ajouté des perspectives de succès. L'École des beaux-arts avait transformé la
conception de l'art d'abord en conception pédagogique, puis en concept professionnel
et enfin en idée de succès ; il s'en fallait de peu pour qu'on aille encore
plus loin et qu'on en fasse un concept de vie, de mariage et d'enfants. Tout
cela était en fait un concept de mort ; en effet cette mutation du concept artistique
en autre chose signifie sa mort. Le concept de l'art, affirma-t-il, est immédiat,
direct. Il n'est perceptible que dans son immédiateté. Il ne souffre aucun compromis.
Par rapport à tous les autres, elle est d'une exigence exagérée. Malgré cet
excès, il s'obstine dans sa différence, dans son immédiateté ; il relève de
quelque chose de fondamentalement différent qui ne peut rendre des comptes dans
aucune autre catégorie que la sienne. Il ne pouvait que répéter, dit-il, que
la conception de l'art était incompatible avec tout le reste et que donc son
pire ennemi était le problème de signification. À son avis, ce problème était
religieux ou philosophique ou encore sociologique, ce n'était en aucun cas un
problème artistique. Le problème de l'art se distinguait de tous les autres
parce que ce n'était pas un problème de signification, proclama-t-il. Le problème
de signification rebondit sur la conception de l'art. D'un autre côté, le problème
de l'art, quand on en fait une question de signification, ne provoque que des
catastrophes à coté desquelles la petite flambée de l'École des beaux-arts n'était
qu'un incendie mineur. Que l'on songe aux conséquences terribles qu'aurait pu
avoir autrefois pour le monde entier une conception de l'art muée en conception
politique, cette remarque lui avait échappé. Il suffisait, déclara-t-il, que
l'École cesse de transformer la conception de l'art en quoi que ce soit d'autre.
Il n'y a pas d'artistes professionnels, d'artistes dont ce soit le métier et
il n'y a jamais eu d'artistes à succès. Il n'y a jamais eu que des artistes
intraitables, déraisonnables. Il pouvait volontiers m'expliquer à un autre moment
d'où venait ce caractère intraitable, mais pour l'instant, récapituler les différentes
catastrophes provoquées par le mépris de cette intraitabilité était bien suffisant.
En effet, constata-t-il, le temps de visite est terminé. Il avait bien assez
parlé, le ciel lui en était témoin. Il implorait mon indulgence : il n'avait
ici que peu l'occasion de causer, il se rattrapait, dit-il. À la fin de notre
conversation, on aurait pu prendre cette compensation d'un manque de conversation
comme un mot-clé, comme un mot qualifiant l'École des beaux-arts. Cette dernière
souffre aussi d'un manque de communication. Dans les Écoles des beaux-arts,
on a trop parlé. Dans ses commissions, s'est répandu un bavardage ennuyeux et
improductif. Dans les ateliers, on parle avec les étudiants sous la pression
de l'idée de succès, c'est donc un bavardage vain passant à coté des conceptions
possibles de l'art. Ce qui serait utile, affirma-t-il, serait une discussion
véritable. Une discussion tournant autour des conceptions de l'art et sur laquelle
aucune autre conception ne ferait pression. Ce serait un débat dans un contexte
agréable, dans un environnement propre, sans traces d'un prétendu travail. Ce
travail pouvait parfaitement se faire ailleurs. Ce lieu, ce bâtiment, plutôt
petit soit dit en passant, pouvait alors se nommer académie. Mais on pouvait
tout aussi bien choisir un autre nom. Le principal était que le mot fallacieux
d'École n'apparaisse plus. Maintenant, déclara-t-il enfin, mon temps de parole
est véritablement épuisé. Il termina ainsi la conversation et nous prîmes congé
l'un de l'autre.