Thomas Huber

Discours du vernissage






Discours à l'occasion du vernissage de l'exposition "Sonnez les Matines" au Musée départemental d'Art contemporain de Rochechouart le 21. mars 2003



Les cloches sonnent, à toute volée, environ trois minutes



Mesdames et Messieurs,

Les cloches se sont enfin tues. Le silence règne. Je peux donc m'adresser à vous. On dirait presque que nous participons à un petit voyage organisé. Faites travailler votre imagination ! Enfin descendus du car ou du train, nous venons d'arriver. Vous êtes les touristes, je suis le guide. Nous espérons tous ne pas ressentir la fatigue du voyage ; impatients de visiter « Huberville », le but de notre excursion, nous nous sentons frais et dispos.

Château de Rochechouart
Château de Rochechouart

La ville n'est pas très grande, on s'en aperçoit au premier coup d'oeil. Mais ses dimensions vont vous paraître nettement plus importantes si vous imaginez que vous n'êtes pas plus grands que les petits personnages argentés que nous voyons déambuler dans les rues. Nous pourrions être, tenez, ce groupe de gens. Ils sont dix fois plus petits que nous car tout a été reproduit à l'échelle 1/10. Vous admettrez que, malgré cela, les bâtiments sont d'une taille respectable.

Ils sont en effet relativement grands mais, normalement, une ville se compose d'un nombre nettement plus élevé de maisons, de plusieurs rues, de rangées d'édifices apparemment sans fin ; tout cela fait défaut ici. On a l'impression qu'on a seulement pris le coeur, le centre d'une agglomération. On y distingue quelques bâtiments officiels. Un clocher avec son horloge, dont nous venons d'entendre le carillon. Un forum, une halle immense, portant l'inscription « Panorama », un théâtre, etc. A deux égards au moins, c'est un modèle. D'une part, c'est un modèle réduit, une maquette ; mais c'est aussi un échantillon, une partie d'un ensemble, une réduction au noyau urbain que l'on reconnaît généralement par la présence de bâtiments publics. Cette ville se réduit donc à son aspect public, à sa destination sociale. Cela convient d'ailleurs parfaitement aux touristes que nous sommes, car c'est généralement le centre-ville que nous visitons et où nous admirons les bâtiments officiels.

Je voudrais vous dire quelques mots à propos de cette ville. Comme je viens de vous y convier, pourriez-vous vous rapetisser dix fois afin d'avoir la taille requise pour vous promener dans ces rues à l'instar des personnages argentés. Je fais appel à votre imagination : à côté de ce que vous voyez réellement, représentez-vous aussi, tout le reste, toute l'étendue de l'agglomération. Si j'osais abuser encore davantage de votre fantaisie, je pourrais vous raconter que la ville a été fondée il y a près de mille ans, qu'elle a été construite par de grandes lignées princières, que des rois y ont résidé. Mais je n'irai pas aussi loin.

Je vais en définitive en rester à la créativité. C'est le propre de mon métier. Je suis peintre. Je pense par image et c'est en image que j'ai pensé cette ville et ses maisons. Quand je regarde une image, j'ai souvent l'impression de contempler une maison. Une image se révèle à moi par sa surface, tout comme je reconnais une maison grâce à sa façade. Une maison possède des fenêtres ; une porte reste parfois ouverte qui permet d'entrapercevoir l'intérieur. Observer une maison depuis l'extérieur éveille souvent ma curiosité : quelle est son apparence intérieure ? Si sa façade est richement décorée, c'est sans doute qu'elle recèle des salles impressionnantes et fastueuses. Je fais la même chose avec une image, un tableau. Je puis certes le contempler, mais j'ai toujours l'impression que plein de choses se cachent derrière sa surface. Une image (un tableau) possède des ouvertures qui trahissent une part de son secret mais également des zones qui cachent tout. Comme je suis peintre, j'ai déjà peint de nombreux tableaux. J'ai un jour voulu les accrocher tous ensemble. Mais il ne fallait pas les suspendre côte à côte comme dans une exposition, réunis, ils devaient produire une nouvelle image, pertinente. Si donc un tableau est une maison, j'en ai conclu que de nombreux tableaux rassemblés devaient constituer une ville, l'image d'une ville. Voilà comment est né Huberville. Chaque bâtiment que vous voyez ici est aussi un tableau.

Prenons, par exemple, ce bâtiment bleu clair. Il porte l'inscription suivante :

Une histoire épouvantable
Une histoire épouvantable. Un peintre et sa femme. Ils avaient quatre enfants. Le peintre avait peint un tableau, un tableau grand comme une maison. Et il s'est peint lui-même, sa femme et ses quatre enfants dans le tableau. Il a enfermé toute sa famille dans le tableau. Il a peint un tableau et il s'y est barricadé avec les siens. Il a fallu du temps pour qu'on s'en aperçoive. C'est seulement au bout de quatre ans que l'on est parvenu à rouvrir le tableau et à libérer les malheureux. Vraiment une histoire épouvantable.

Des choses épouvantables peuvent survenir dans cette ville. C'est peut-être parce que nous nous sommes trop mêlés de la vie privée des gens en dépit de notre intention de nous intéresser à l'aspect public d'une ville.

Tournons-nous donc vers le Théâtre. C'est par ce bâtiment que la ville a commencé. J'avais peint deux tableaux. Ils montraient tous deux une scène. Une fois, c'était la vision classique du plateau depuis la salle et une fois la vue depuis les coulisses, en sens contraire donc. J'ai peint ces tableaux comme s'il y avait deux regards sur le tableau. Le regard normal, depuis devant, mais aussi le regard de celui qui est dans le tableau, qui lui répond pour ainsi dire depuis l'autre côté de la surface, qui fait face à notre regard sur le tableau. Il s'agit là d'une hypothèse quelque peu audacieuse. Après de longues réflexions, je suis arrivé à la conclusion que cette vision était, par rapport à la vision normale, comme celle d'un miroir. Le théâtre, en tant que matérialisation de ces deux visions est donc de plan axialement symétrique. D'autres explications à ce propos nous conduiraient trop loin. Mais peut-être aurons-nous l'occasion de voir monter la pièce de théâtre, les deux tableaux dont je viens de parler : le titre en est « Le rêve de Jacob ».

Scena est un autre édifice théâtral ou bien une métaphore de ma conception picturale. L'ouverture latérale correspond au cadre du tableau. On aperçoit l'intérieur de l'espace pictural. Mais le regard latéral autorise aussi une vision instructive sur les événements à l'intérieur du tableau. C'est pourquoi le côté de la maison est ouvert. Une peinture sur la face arrière du bâtiment révèle l'apparence possible de cette perspective. Et nous constatons alors que le tableau nous propose de voir réellement les cloches que nous venons d'entendre.

Si nous nous retournons, nous apercevons la Bibliothèque de la ville. Un bâtiment totalement fermé, de plan elliptique.

À l'autre extrémité de la ville, nous distinguons deux chantiers. Un édifice en cours de construction, une carcasse métallique, telle que l'on en aperçoit souvent aux débuts des travaux. Le second est ce qu'on appelle la Maison domino . C'est le prototype devenu célèbre des constructions modernes, le manifeste, à l'époque radical, de Le Corbusier visant à adapter l'architecture aux possibilités offertes par la technique du béton armé.

Tournons-nous encore une fois vers le centre de la ville. Un grand bâtiment, peint en couleur : en lieu et place des fenêtres, des lettres.

L'image
est exemplaire, regarde, parce que dans la forme nous nous retrouvons et sans elle nous nous manquons. Elle est un lieu, ici et maintenant, elle ouvre un espace, un événement assez rare pour le célébrer. Elle est une convention, le monde arrive dans l'image quand nous nous y rassemblons. Elle est une place publique, sa composition est la manière dont nous nous rencontrons. - Oubliez le reste - son espace, l'imaginaire, est la contrée de notre avant-garde.

Vue de l'exposition
Vue de l'exposition

L'image se fait manifeste. Elle se présente comme lieu possible de rencontre pour tous. Une image serait donc non un endroit exclusif destiné à l'expression individuelle du génie artistique mais une proposition, un projet de rencontre sociale.

Longeons maintenant la Rangée des colonnes, pour nous retrouver au point de départ de notre tour de ville. Tournons-nous vers un grand bâtiment, Panorama.

Au XIXe siècle, de nombreuses villes possédaient une construction de ce genre destinée à exposer une grande peinture, un « panorama ». À l'intérieur de ces bâtiments circulaires, on montrait généralement des paysages des Alpes suisses, des batailles ou des vues urbaines. Bien loin de servir un hédonisme artistique, ils étaient les signes avant-coureurs de la culture de masse. Les peintures misaient sur l'illusion, le trompe-l'oeil. En plaçant des éléments au premier plan, on tentait de donner l'impression de la troisième dimension. Avec le temps, on a agrémenté la peinture de projections. Il est instructif de noter qu'un pionnier de la photographie, Daguerre, s'est intéressé au développement de cette « forme d'art ».

Ce bâtiment révèle de l'extérieur ce qu'il devrait présenter à l'intérieur. Trois paysages rouge, jaune et bleu ornent sa façade.

Le peintre que je suis est fasciné par le fait qu'un si grand bâtiment soit édifié pour une seule peinture. Cette idée exalte le sentiment de ma propre valeur professionnelle. J'ai donc créé un tel panorama. Un paysage de ville au bord d'un lac. Avec des clochers, un théâtre, une bibliothèque, un forum, etc. Pour rester dans l'esprit de cette aube des temps modernes, j'ai réalisé ce panorama sur ordinateur, en utilisant les techniques les plus perfectionnées de l'infographie.

Il aurait dû mesurer 320 m de long. Mais je n'ai réussi à en imprimer que 16 mètres, qui ont été récemment exposés à la Biennale de Lyon.

Il nous faut toutefois préciser ici que, au début d'Huberville, il y avait un tableau, le tableau d'une ville, présenté sciemment dans un bâtiment spectaculaire, un panorama. Ce n'est que plus tard que j'en suis venu à représenter chacun des bâtiments en trois dimensions, comme vous pouvez les voir actuellement ici. Toutes les maisons de cette ville ne figurent pas ici sous forme de maquettes, il s'en faut de beaucoup.

Imaginez-vous - j'en appelle de nouveau à votre imagination - étant l'un de ces personnages argentés. Ils entrent dans un bâtiment circulaire, une rotonde, en passant par les arcades rouges. Là, dans ce Panorama, ils aperçoivent la synthèse d'une ville, merveilleusement située sur les rives d'un lac. Arrivés au terme de notre visite, nous venons nous aussi de l'admirer dans sa version la plus achevée.

Je me permets donc de prendre congé de vous, en tant que guide. Je remarque cependant que j'ai omis de créer un café pour la ville. Sinon je vous y aurais invités en guise de conclusion. Mais je vais réparer cet oubli.

Je vous remercie pour votre attention.


© Thomas Huber / (publiée ici pour la première fois)






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